World War Z est un faux modeste. Entaché par son tournage difficile et les multiples réécritures de son scénario, le film de Marc Forster se présente en pointant timidement le bout de son nez. « Soyons indulgents », peut-on lire et entendre, ici et là. « C’est un miracle, que le film ait finalement pu être achevé. Alors, pensez, qu’il soit désormais projeté sur les écrans du monde entier… ». A croire que l’on parle d’un film d’art et d’essai, se battant jusqu’au dernier jour de son tournage pour quelques poignées de dollars. Ne nous y trompons pas : World War Z est un mastodonte – et, plus précisément, un film très intéressé. Un arriviste, une allumeuse, là pour autant surfer sur la vague du mega-blockbuster catastrophe que sur la mode zombies. Mais qu’importe. Qu’importe, car le film, même à sa sortie et après ce long feuilleton en coulisses, n’était pas sans susciter notre curiosité, notamment pour le travail à l’écriture de Damon Lindelof ou son casting hétéroclite et plutôt excitant (Mireille Enos, Matthew Fox, Moritz Bleibtreu, David Morse…). Il nous promettait, également, des sensations fortes, couplées – question de mode, encore une fois – à cette chère 3D. Ce n’est cependant ni la peur, ni l’émotion qui, au déroulement du générique final, nous domine ; c’est cet étrange sentiment qui nous étouffe lorsqu’on est témoin d’un acte si pathétique qu’on finit par soi-même être honteux. C’est donc plus de la pitié que de la rancœur que World War Z laisse en nous. On est gêné, vraiment.

    Tout ne partait pourtant pas si mal. Car, il faut le dire, les premières séquences attaquent fort et vite, là où il faut ; dans la réalité de la chose, dans son animalité. Tranchant avec les habituelles séquences jeu vidéoesques vues à peu près partout récemment, les impacts de World War Z se sentent ; les voitures entrent en collision, les corps frissonnent, et les zombies, contrairement à la tradition, sont de véritables sprinters. Clairement, une sensation de puissance envahit le cadre et nous évoque ces cruels documentaires sur la nature et la vie des animaux, où la proie finit toujours par être dévorée par son poursuivant. Si, comme certaines critiques l’ont déploré, les zombies ne paraissent donc plus comme une image déformée de l’homme, comme une dénonciation propre au genre zombie, c’est en fait pour adopter une approche plus novatrice et plus adaptée au blockbuster ; celle de présenter les zombies comme un animal sauvage unique ; celui qui réintègre l’homme dans la chaîne alimentaire. Ainsi, les zombies se déplacent comme une immense meute, comme un troupeau de loups à la poursuite de pauvres caribous tentant de protéger leurs petits ; il y a chez eux quelque chose de grégaire, qui se confirme d’ailleurs parfaitement lorsque Brad « Gerry » Pitt découvre que les zombies « s’irritent » d’autant plus si on tue l’un des leurs.

    C’est pourtant avec cette belle idée que le film finit par toucher le fond, lorsque, dans son troisième acte, l’action adopte le genre du huis clos. Traitant ces zombies comme Steven Spielberg jouait de ces Vélociraptors dans Jurassic Park, World War Z devient une comédie malgré elle, et les rires, nombreux et nourris, finissent par prendre possession de la salle. Les zombies se cognent dans le mur, font des cris d’oiseaux, claquent des dents ; le huit-clos, très vite, n’a plus rien d’angoissant – au contraire, il sonne comme une visite au zoo, où nous pourrions, non pas jeter des bananes aux gorilles, mais des canettes de Pepsi aux gentils zombies un peu débiles. Ici, oui, le film fait pitié plus qu’il n’énerve, parce qu’il tente. Il échoue, lamentablement, mais il tente – c’est d’autant plus flagrant de par le changement total d’atmosphère, l’introduction soudaine de nouveaux personnages et enfin la présence d’un désir artistique – on croirait presque suivre une série et changer de saison. Le travail de réécriture de Damon Lindelof1 et Drew Goddard est alors évident – évident, salutaire, mais raté, trop tardif, désespéré.

    Le reste du film, lui, ne prête pas à rire. Il confirme surtout que le fameux « âge d’or du blockbuster » loué par plusieurs critiques est en fait terminé – ou en pause, tout du moins – depuis une bonne année et The Dark Knight Rises. Après un banal et paresseux Iron Man 3 et un décevant Star Trek Into Darkness2, Man of Steel et World War Z resplendissent de toute leur médiocrité et leur vulgarité gonflée aux millions. On ne peut d’ailleurs voir que ces derniers comme raison suffisante pour attirer au sein de tels films des acteurs comme Mireille Enos et Matthew Fox, chacun nominés aux Emmys Awards et/ou aux Golden Globes pour The Killing et Lost mais qui traversent ici le cadre comme des fantômes (Brad Pitt n’a d’ailleurs pas plus de consistance). Zombifier les gens, c’est finalement ce que le film fait lui-même « de mieux », sous-utilisant tous ces participants, ces acteurs et ces scénaristes entre autres. Tellement d’ailleurs que le film peut au moins se targuer d’exprimer une certaine honnêteté lors de la glissade mortelle d’un jeune scientifique, au début du deuxième acte. Alors que ce personnage venait de délivrer l’un des rares dialogues intéressants du film (sur Mère Nature), laissant présager une possible réflexion sur cette idée du zombie au sommet de la chaîne alimentaire, il était immédiatement sacrifié pour mieux plonger le récit dans l’action et la décérébration totale. Voilà ce que World War Z fait de ses acteurs, de ses scénaristes, et, surtout, de ses spectateurs ; elle le sacrifie d’entrée. Elle le balance et le fait taire.

    Il est donc difficile dans ces conditions de ne pas éprouver une certaine nausée lorsque le film, dans ses dernières minutes, nous livre une morale sur l’intérêt « d’être bons », le tout accompagné d’une musique optimiste visant probablement à décourager le spectateur de toute volonté d’esprit critique (qui pourrait, malheur, générer un mauvais bouche à oreille). Seul point positif, tout de même, dans ces derniers plans : la bande-originale de Marco Beltrami, impeccable de bout en bout et surprenante de douceur. Contemplative, elle nous élève au-dessus de la masse et n’est jamais étrangère aux secondes réussies du film ; c’est dans ces instants-là, dans cette description hypnotique, mystérieuse, surélevée, de cette race d’êtres replongeant l’homme dans la chaîne alimentaire et dans tout ce que le blockbuster essaye de nier, c’est-à-dire la mort, qu’une grâce aurait pu être trouvée. La beauté de l’homme, réduit à son strict minimum, à son instinct de conservation, détrôné de son empire. Luttant pour lui. Encore fallait-il s’y intéresser…

NOTES

1On ne peut que se lamenter de voir ce dernier, aisément le meilleur scénariste de sa génération, s’entêter à écrire pour le cinéma – écrire, ou plutôt et surtout réécrirer.

2Après une première partie plutôt très réussie, le film s’écroule dans un troisième acte stagnant, incapable de s’élever jusqu’au dernier échelon de son récit, bloqué dans les mêmes décors, stagnant dans les mêmes espaces. Il est devient alors trop verbeux et, pire que tout, se raconte lui-même, étouffé par son propre discours théorique, pourtant jusqu’alors si bien sous-entendu dans le mouvement et l’action.