Avec son dernier film The Master, Paul Thomas Anderson franchit une nouvelle étape dans l’extrêmisation de son cinéma. Œuvre exigeante et sans compromis, The Master évacue en permanence les sujets pour se resserrer sur l’essentiel ; et de par sa richesse qui lui permet en fait une grande simplicité, le film, souvent, déstabilise. Il impose aussi définitivement Anderson comme l’auteur le plus virtuose et le plus cinématographique de sa génération. De l’interrogatoire sans cligner des yeux à la fugue de Freddie en moto, en passant par la femme construite dans le sable, le plan fixe sur les cellules adjacentes de Lancaster et Freddie, ou les allées et venues de ce dernier entre un mur et une fenêtre, The Master regorge de séquences de pure mise en scène qui nourrissent sans exception son thème central, la maîtrise.

 

     Mais Anderson, et là réside sa plus grande particularité, n’est pas que mise en scène, et The Master confirme paradoxalement plus que jamais son ambition quasi-littéraire, palpable dans cette volonté de traiter des récits de vie et d’approfondir à travers un personnage fort les limites de l’âme humaine et ses frustrations. Cette ambition « totale », couplée notamment au format pour le moins original de The Master – le 70 mm – font de Paul Thomas Anderson un cas à part à Hollywood. Pourtant, ce qui fascine surtout chez lui, ce n’est pas ce décalage par rapport à ses contemporains, mais son décalage par rapport à lui-même – et plus précisément à ce fameux P.T.A., roi du cinéma indépendant américain dans les années 90. Celui qui, à même pas encore trente ans, déclarait à propos de Magnolia qu’il ne referait sûrement jamais mieux1. L’affirmation, quelque peu prétentieuse, notamment au vu du contenu du film, trop simpliste et unilatéral pour se vouloir définitif, était pourtant cohérente. En effet, Magnolia allait, de par sa puissance émotionnelle et son montage parallèle chanté, rester l’une des œuvres majeures de sa décennie ; elle allait marquer, oui, un accomplissement indiscutable pour le réalisateur qu’était alors Paul Thomas Anderson.

 

     A l’image donc de cet épanchement assez fataliste qu’avait alors porté Anderson quant à sa carrière post-Magnolia, rien ne semblait indiquer une telle évolution dans sa filmographie. C’est donc cela, outre la richesse et la diversité de son œuvre – que certains comparent à Kubrick –, qui frappe et émeut tant chez Anderson : cette capacité que le réalisateur a eu de s’élever au dessus de lui-même et de l’auteur qu’il croyait être à première vue. C’est la façon dont il est mort à sa propre personne, et la façon dont il a laissé derrière lui cet homme qui, rythmé par les balades triviales et mélancoliques de Jon Brion ou Aimee Mann, scandait au monde « Wise Up » ; cet homme qui, non seulement, pensait qu’un jour, nous pourrions tous nous pardonner, mais qui surtout pensait qu’il n’y avait rien de mieux à dire. Son cinéma dans There Will Be Blood et The Master n’en est que plus stupéfiant.

 

     On pourra certes le trouver, à première vue, froid et abscons. Extrêmement prétentieux, aussi. Mais sa grandeur est d’autant plus forte qu’elle traite directement de la condition d’auteur d’Anderson – de la mort d’une précédente vie dans There Will Blood (le frère tué, le fils abandonné) pour mieux poursuivre la démesure, puis du rapport même à l’auteur dans The Master, puisque là gît une allégorie évidente de son rapport à sa propre condition de maître.

 

     En effet, Freddie, le « marin », représente la véritable source d’émotion chez l’homme ; celui qui n’apprend jamais et ne peut rester fixe ; c’est l’accès, aussi, chez l’artiste, à la grandeur et au renouvellement ; l’incarnation même de ce qui constitue le matériel de souffrances. Le « connaisseur », Lancaster, est celui qui, en amont, en tire profit, qui tranche et qui rationalise – qui s’élève au dessus du matériel : l’auteur. Mais la plus grande beauté de The Master, c’est que le film ne se contente pas de cette approche très théorique ; il met en scène aussi une histoire d’amour insolvable, où la conciliation, avec soi ou l’autre, est inatteignable — où il est impossible d’être celui qu’on voudrait être et d’avoir celui qu’on voudrait avoir ; où il est impossible de ne jamais vraiment parvenir à dominer l’autre. Sans en fait peu s’intéresser à la scientologie per se (ou en tout cas à la secte de Lancaster), Anderson traite pourtant l’essentiel et le cœur poétique du sujet – l’idée même de notre secte intérieure.

 

     Et au fur et à mesure que l’œuvre du maître se battit, son réel objet de culte demeure indomptable, irremodelable ; l’amour, en fait, ne reste jamais qu’une mise en abîme ; la poésie, dès lors, est extrême, puisque seul l’élaboration d’une doctrine, seul le travail, peuple, fixe et inamovible, la storyline. Ainsi, le désir de fusion entre les deux niveaux du récit – et, a fortiori, entre la faiblesse fiévreuse de l’individu d’une part et la volonté de ne vivre qu’à travers la vocation d’autre part – est, du début jusqu’à la fin, placidement impossible ; la frustration est partout. Mais à défaut de fusion, un équilibre, cependant, prévaut – car Lancaster, au centre d’un triptyque composé par sa femme pragmatique le vidant de ses pulsions pour favoriser sa maîtrise, et par le marin, symbolisant la pulsion individuelle, paraît, dans cet emprisonnement personnel, dans l’affrontement permanent, former une synthèse. Si bien d’ailleurs que Freddie comme Peggy pourrait n’être que les illustrations schizophréniques des opposés traversant le corps du maître (l’individu, la vocation, et, entre les deux, le mouvement du chercheur) – et la réelle histoire d’amour non pas celle entre Freddie et Lancaster, ou même entre Freddie et Doris, mais entre Lancaster et cette même Doris, abandonnée des années plus tôt pour, à défaut d’un voyage en bateau, l’édification de la secte.

 

     « Le maître », c’est donc peut-être aussi bien Freddie que Lancaster que Peggy ; c’est l’absence de paix au profit de la création d’un mouvement. C’est celui qui embrigade et qui jamais ne tiendra sa promesse de résoudre la folie. Comme toutes les plus belles histoires, la carrière de Paul Thomas Anderson, en somme, est une escalade de sens. C’est probablement ce qui fait de chaque plans de There Will Blood et The Master tout sauf des images froides. Car il y transpire autant la morgue incroyable du réalisateur et son désir de perfection, que son insatisfaction, dévorant les corps de ses personnages, probablement éternelle. Comme chantonne Lancaster à la toute fin du film : All to myself. Alone.

 

NOTES

 

1« Magnolia is, for better or worse, the best movie I’ll ever make » (http://www.theyshootpictures.com/andersonpaulthomas.htm).