« Ce n’est pas un reboot, sous aucune forme que ce soit »1, disait Damon Lindelof à propos de la saison 2, dans les habituels interviews de promotion qui ont précédé son lancement. Aussi, c’est forcément avec un étrange goût dans la bouche que, dès les toutes premières secondes de cette nouvelle saison, l’on découvre ce générique entièrement repensé, sans aucun point commun avec le précédent ; c’est, oui, avec une certaine désespérance émue que l’on constate que Lindelof, inlassablement, aime tendre le bâton pour se faire battre – et, mieux, parvient à le faire même avant la première séquence.

   En cet instant, soyons honnête, on est inquiet, non pas seulement pour les penchants sadomasochistes de Lindelof ou la réception de la série, mais pour sa qualité elle-même. Le générique a beau être tout à fait réussi, il semble, selon le contexte, empreint d’une distance désagréable, pas totalement ironique mais finalement assez poseur – en somme, ici, ce n’est plus la série qui se présente, c’est la série qui parle d’elle-même avec un amusement béat.

   Il est vrai, certes, que cet écueil de la coquetterie, on pouvait déjà le retrouver à certains endroits de la première saison – notamment dans plusieurs passages musicaux – mais jamais ils n’avaient paru désireux de sembler si malin et méta. Que le prologue qui va suivre, avec la femme des cavernes, tranche brutalement avec cette impression – nous confrontant alors à un tableau dénudé et âpre, précisément d’autant plus fascinant qu’il s’inscrit en réaction à cet étrange générique –, ne va pas néanmoins tout à fait dissiper notre malaise face à ce recul décalé. Pire, il va se confirmer avec l’utilisation de la Traviata sur les déboires de la femme des cavernes, là comme un commentaire éloigné, neutre et froid, bien loin des primates de 2001, l’Odyssée de l’espace où s’y mêlait Strauss dans une forme d’éternité unie et semblable.

   Pourtant, rétrospectivement, cette forme de décalage face à son sujet va, au fil de l’épisode, trouver une justification, et fortement donner envie de retrouver ce générique à l’avenir – voyons pourquoi.


   Tout d’abord, il convient de revenir sur ce prologue. Magnifique car allégorique et ancestral, sans évidemment le moindre dialogue, l’on se réjouit de pouvoir le contempler au sein de ce paysage télévisuel parfois si littéraire et prétentieux, qui aime tant à parler et aligner les couches d’apparentes complexités, ribambelles de ressors déterministes et de justificatifs révélateurs, mais qui craint la grande abstraction de telle parabole. L’on se réjouit aussi, bien sûr, de l’allusion évidente au récit originel de Lost, où la mère de Jacob et de l’homme en noir, alors enceinte, se retrouvait abandonnée, non pas à cause de l’écroulement de rochers sur une caverne mais suite au naufrage de son navire, et devait elle aussi accoucher sans ses compagnons. Dans Lost, néanmoins, le divin était là pour accueillir la femme : elle trouvait l’île et sa gardienne. Elle trouvait, plus précisément, l’Axis Mundi – soit le titre de ce premiere, référence on ne peut plus évidente à Lost (et en liens étroits avec nos article sur The Leftovers comme une représentation de Lost en creux, dans l’absence d’un axe et donc d’une île).

   La conclusion de ce parallèle très signifiant est alors typique de l’ambiguïté de The Leftovers. Parce que la mère de Jacob et de l’homme en noir abandonnait ses enfants à l’axe du monde, The Leftovers laisse à penser que le lieu où la femme des cavernes meurt et trouve une mère adoptive à son enfant est l’Axis Mundi de son univers – d’où ipso facto le titre de l’épisode. Ainsi Jarden, de toute évidence ce même lieu des milliers d’années plus tard, est désigné comme l’île de la diégèse de The Leftovers. Or pourtant, rien ne semble révéler concrètement sa puissance divine, et c’est uniquement à travers un parallèle allégorique que la série nous laisse le soin de tracer nous-même les contours de l’analogie (« si l’Axis Mundi était là dans Lost, alors… »). C’est donc, une nouvelle fois, via le regret de Lost (dont la confrontation avec The Leftovers est plus que jamais un outil de son récit), que Lindelof nous dessine les frontières de la présence et du genre – mais l’intérieur, le territoire véritable de cet Axis Mundi, reste abstrait, totalement de notre ressort et de notre perception, en tant que spectateur.

   On retrouvera, par la suite, d’autres points communs avec la série précédente de Lindelof : d’abord dans l’image d’un tétraplégique descendant du bus touristique pour retrouver le miracle de l’Axis Mundi (le walkabout d’un John Locke qui n’aurait jamais trouvé l’île?), ou encore avec le personnage d’Isaac, porteur du thème de l’imposteur, déjà présent dans la saison 1 de The Leftovers avec l’écrivain dépressif de l’épisode 6 ou bien sûr Holy Wayne, et obsession permanente chez Lindelof.


   Néanmoins, de toutes ces références et ces points communs, on n’en ressort aucunement alourdi. Bien au contraire, les concepts se font moins étouffants que dans la saison précédente – un peu comme si, en sortant de Mappleton, l’on avait l’impression de sortir de l’ombre de Lost. Le rythme paraît infiniment plus naturel et fluide, les éléments semblent finalement prendre vie de par eux-mêmes ; durant toute la première partie de l’épisode, le fameux « moving on » de Lost, enfin, s’effectue, si bien que l’on n’éprouve pas spécialement l’envie de retrouver Justin Theroux ou Carrie Coon.

   Pourtant, la présence de cette grenouille, métaphore de la compréhension refoulée, et les avertissements de Isaac – « you can’t avoid it » –, semblent presque évoquer la menace de la série en tant que telle (comme si l’on nous prévenait « tu sais que tu ne regardes pas The Leftovers – et tu sais que tu ne vas pas pouvoir éviter la série encore très longtemps »). La saison 1 est alors sous-entendue comme une présence négative, comme un fardeau de douleur, comme l’incapacité, toujours, de passer outre l’absence. Inéluctablement, on sent que « The Leftovers » va revenir, que son ombre va retomber sur nous et tout figer dans le refus du mouvement, des intrigues, de la présence. On a ainsi l’impression que Lindelof est venu nous faire la démonstration de son talent, prouvant son indiscutable vista narrative, avant de démontrer, néanmoins, que ce qu’il préfère, c’est l’éclipse. Le soleil du narratif et du récit renouvelé, de la régénération, à jamais recouvert par l’absence et par la peur de vivre.


   Et, effectivement, cela survient. Car si dans Lost, lorsqu’on n’était pas sur l’île, on essayait de la retrouver, dans The Leftovers, lorsqu’on est en dehors de la série, c’est elle qui vient à nous, envahissante, s’installant dans la maison mitoyenne comme un voisin inquiétant. The Leftovers, jusqu’alors dans ce premier épisode qu’un funeste présage, tel le vautour voltigeant sur le ciel blanc du prologue, est bien là : il emménage. Mais pourtant, la série ne cesse pas de vivre.

   Pourquoi ? Parce que la série, maintenant, s’appuie sur un conflit. L’absence de narratif est devenu un protagoniste en tant que tel, une part, et une part seulement, du monde. Pas à un instant, l’on ne s’ennuie, pas un instant, l’on ne doute face un concept trop gros ou un pessimisme trop paralysant. Contrairement à la saison 1, qui malgré quelques grands épisodes – le 3, le 6 ou le 9 par exemple – était parfois si irrégulière, conceptuelle et figée, la saison 2 semble générer et accepter un mouvement qui devrait permettre une fluidité unissant les épisodes. Sa mélancolie et sa haine du narratif seront inéluctablement toujours là – c’est la beauté et le thème de la série –, mais elle pourra s’opposer à une altérité, elle embrassera un rythme autre que le sien ; elle sera inclue dans un plus grand tout qui la dépasse. D’où, justement, cet étrange générique, à l’allure si ironique, si en décalage par rapport à elle-même ; c’est parce qu’elle ne se regarde plus via son seule prisme. Elle a – et comme Lindelof, bien entendu, aime cela ! – changé de point de vue.

   Voilà donc pourquoi, aussi, cette saison 2 n’est pas un reboot – c’est parce que, comme la saison 1 était une série sur son propre regret, sur l’ombre inoubliable, indétachable, de Lost, la saison 2 est bien une suite, mais une suite qui aurait voulu être reboot, mais ne parvient pas à l’être, rattrapée par sa première saison et ses démons, qui bientôt la retrouvent et l’envahissent. C’est, en cela, son propre thème : l’incapacité au reboot. L’incapacité à l’oubli.


   Par conséquent, ce premier épisode est brillant, stimulant, extrêmement plaisant à voir – et l’on espère que ces deux mondes, ces deux astres, ce soleil et cette lune, continueront à se croiser durant toute la saison, soulignant mutuellement leur beauté opposée – au lieu de nous enfoncer un peu trop perpétuellement dans l’obscurité. Avec cet Axis Mundi, on a donc retrouvé The Leftovers, mais aussi plus que The Leftovers. Plus que l’absence, repliée sur elle-même. Miracle !


NOTES

1http://www.ew.com/article/2015/09/01/damon-lindelof-interview-leftovers