Longtemps durant cette première saison, The Leftovers a eu peur d’exister. Peur de croire et de faire croire, donc de promettre ; peur de construire un récit et des perspectives, préférant à la place endurer l’absence sans véritable espoir à l’horizon. Pourtant, nous l’exposions dans nos précédentes analyses, la série demeurait tout sauf insignifiante ; mieux, elle constituait en fait autant un récit sur la difficulté à trouver un sens à la vie qu’une allégorie de la peur d’écrire une histoire (avec, en son centre, les obsessions douloureuses de son auteur, Damon Lindelof, quant à son passé sur Lost).

   Cela, effectivement, atteignait son apothéose dans l’épisode 6, à travers la question 121 de l’interrogatoire de Nora Durst. Référence évidente au besoin humain de réponses et de mythes – puisqu’elle concernait autant le destin des « ravis » que, en creux, l’épisode 121 de Lost, finale de la série et qui se devait d’apporter une réponse sur l’au-delà –, cette question finissait néanmoins par provoquer les pleurs des interrogés de Nora. Car n’influençant plus les endeuillés, le personnage interprété par Carrie Coon préférait les laisser seuls avec le sentiment de perte absolu : non, il n’y avait aucune histoire après la mort. Cependant, à travers le regard finalement fuyant de Nora, le programme semblait alors admettre que sa négativité (l’absence n’est jamais qu’absence) représentait à terme une impasse ; que le temps viendrait de construire une mythologie et des espoirs.

   Voilà donc ce que nous espérions des derniers épisodes de The Leftovers : pas même des réponses mais l’aveu que nous puissions en attendre. Que les intrigues se fassent verticales et le récit ascensionnel ; que la série commence réellement à vivre. Voyons ce qu’il en est…

 

   Nous soulignions, dans notre second article, à quel point Lindelof avait pris soin de construire une équipe dénuée de toute membre rencontré sur Lost. L’auteur n’hésitant pas lui-même à mettre en parallèle l’évanouissement de The Leftovers à la perte, dans sa vie personnelle, de Lost, nous en concluions qu’il existait sûrement dans cet isolement forcé une volonté d’embrasser intégralement la disparition du programme qui fît sa gloire. Il est par conséquent signifiant de noter que c’est précisément suite au regard fuyant de Nora Durst, symptomatique du doute quant au refus de toute mythologie, que Lindelof a rompu son isolement en engageant Elizabeth Sarnoff, ancienne scénariste de Lost et créditée en tant que « Consulting Producer » à partir de l’épisode 7. Ce désir d’enfin bâtir un véritable récit se fait immédiatement ressentir ; il devient même prégnant durant l’épisode 8. Problème : c’est, et de loin, le passage le plus faible de la saison.

   Effectivement, entre l’arrivée de Jill chez les Guilty Remnants, qui prolonge la déconstruction familiale mais stupéfait de solennité dans sa mise en scène – la libération du chien évoque la saison 4 de Eastbound & Down, mais sans les rires –, et l’interminable face à face entre Kevin et Patty, la déception est immense. Certes, le pessimisme obstiné du tout interpelle – en conséquence, que même les « voix » semblent mal intentionnées séduit (et rappelle le travail de Lindelof sur Prometheus, où le grand ingénieur ne savait jamais être autre chose que violence) ; de la même façon, l’évocation de la schizophrénie via une espèce d’allusion inversée à Macbeth, puisque Kevin, en proie lui aussi à des « sorcières », ne démasque pas des hommes cachés sous des arbres mais ses propres chemises par dessus, sonne juste. Mais dès que la série tente de réellement instaurer un conflit, elle tombe dans le didactisme et expose platement ce qui a déjà été dit ; elle s’avère incapable d’aller narrativement vers le haut.

   Pour preuve, l’opposition entre Kevin et Patty, celle-ci ne faisant qu’exprimer pragmatiquement le discours bouddhiste Schopenhauerien – jusqu’alors traité plus finement –, dans ce qui constitue un pot-pourri franchement écœurant (on y retrouve même, au milieu, une référence à la figure nihiliste ultime de la pop-culture : le Joker de The Dark Knight et son fameux a little push). Frappant de par sa charge brutale de narratif, l’épisode n’est pas pour autant capable de mettre en mouvement la série – au lieu de cela, Patty, avant de mourir dans un sérieux assez grotesque, ne fait que raconter ce que le programme s’évertue à faire depuis la première seconde : dévoiler la grande absence.

Ravissement

 

   Mais venons-en au finale, et à la conclusion de cette trajectoire nouvelle entamée avec l’épisode 8, désireuse d’un récit « positif » et de répondre oui à la question 121 – de traiter d’une présence derrière l’absence, du genre derrière le vrai. Quelle promesse, au bout du compte, fournit la question numéro 10 de The Leftovers ? Quelle profondeur apporte-t-elle, quels mots convoque-t-elle pour noircir les quelques lignes du Explain Below à la fin du questionnaire ? Y-a-t-il une ouverture qui se dessine, un sens plus grand, un cliffhanger quelconque ? Non, pas le moindre. Car, de manière assez inexplicable, la série entame dès l’épisode 9 un retour en arrière (et ce d’ailleurs de façon littérale avec les flashbacks) vis-à-vis du narratif ; elle abandonne, oui, toute structure purement basée sur le conflit – se débarrassant même de Elizabeth Sarnoff, qui disparaît du générique du finale et n’aura été créditée que trois épisodes1. La séquence la plus caractéristique de cet état de fait ? Tout le passage, bien sûr, où Kevin croit être trahi par le révérend, se retrouvant alors dans « l’asile » avec son père dont il peut enfin partager les visions… avant qu’on ne réalise que tout cela est un rêve. A l’image donc de ce que nous écrivions à propos de l’épisode 6, qui aurait pu relater le voyage à Miami de Kevin et de Nora, ou même de la découverte de Tom, qui comprend que sa situation « narrative » avec cette fille enceinte est en fait connu par d’autres et sans originalité réelle, The Leftovers persiste dans son dernier épisode à traiter la narration en creux.

   Le finale en est, par moment, pathétique, comme par exemple lorsque Wayne prononce avant de mourir « I think I may be a fraud » – sonnant le glas de tout narratif (puisque l’homme derrière le rideau, celui qui doit orchestrer le destin des personnages et tisser un récit, ne sait pas le faire) mais aussi nouvel aveu de faiblesse, après celui de l’épisode 6, de Lindelof lui-même. Pareillement, la séquence où le prêtre Jamison (que l’on a déjà comparé à Locke) demande à Kevin (que l’on a déjà comparé à Jack) de lire un passage de la bible évoque si grossièrement l’acte de foi qu’exigeait les deux personnages en question dans Lost (soit d’appuyer sur le bouton et donc de croire en la mythologie du récit2) que l’on en vient à se sentir désolé pour Lindelof de le voir ainsi jouer et rejouer son ancien travail – et tandis que Kevin pleure en s’exécutant, l’on finit nous même par être ému. Car The Leftovers se révèle en cet épisode ne pas savoir être autre chose – et ce bien à contre cœur – que la non-existence et le regret. Aussi délicat à maintenir dans le temps cela puisse-t-il être, force est de reconnaître que ces deux derniers épisodes sont infiniment plus beaux que les deux précédents.

Catharsis

   C’est d’autant plus le cas que face à cette chronologie trop plate, centrée autour d’un évanouissement très abstrait, le finale parvient enfin à nous faire éprouver « l’événement ». Non pas à travers les flashbacks, mais lorsque Kevin, tel un Jack évoluant entre les décombres du crash de Lost, s’active au beau milieu de cette absence qui s’exprime alors physiquement, littéralement reconstituée et brûlée. Et, de la même façon que, pour la première fois, notre héros peut faire quelque chose – quand il avouait au révérend, quelques scènes plus tôt, avoir été incapable d’aider qui que ce soit le 14 octobre –, nous avons enfin en tant que spectateur l’impression de vivre cette perte, de pouvoir la ressentir, de pouvoir la toucher.

   Plus que jamais, ici, le récit se fait en miroir, de manière inversée, comme si l’arc de toute la saison avait remonté l’absence à contre-courant jusqu’à finalement recréer le mythe fondateur (recréer le crash pour pouvoir le vivre…). Pas à travers cette statue de commémoration, qui ne permettait aucune représentation, aucune sensation – l’enfant s’envole sans qu’on ne puisse l’effleurer – mais à travers la violence. C’est le sacrifice de René Girard, dans La Violence et le Sacré ; la victime expiatoire, sur laquelle on jette l’opprobre – le lynchage au fondement de la communauté. Les Guilty Remnants permettent aux habitants de Mappleton – et à nous – de s’approprier la perte et d’atteindre la catharsis : ils font opérer à la ville entière ce qu’ils demandaient à Liv Tyler dans le premier épisode : couper l’arbre. Cette séquence, très réussie, évoque précisément ce que nous relevions à propos de l’épisode 6 : la véritable forme sacrée, dans The Leftovers, réside encore dans le récit et la fiction. En effet, c’est précisément en jouant cette séquence (car elle tient en quelque sorte du jeu, puisque ce sont des effigies que l’on brûle), en mettant en scène le sacrifice, que la communauté peut réapprendre à croire en un destin. Cette idée de disparus expiatoires s’avère d’autant plus adéquate que l’épisode 9 laissait sous-entendre que l’évanouissement des 2% avait, au moment fatidique, été désiré par leurs proches… d’où cette question : et si les ravis de The Leftovers l’avaient été pour soulager le monde ?

Victimes

   En conclusion, nous ne pouvons d’abord pas oublier Justin Theroux, la grande satisfaction des deux derniers épisodes, et durant lesquels il semble enfin s’accorder à la sensibilité de Lindelof. Bien qu’encore parfois dans l’ombre de Jack Shephard – son flashback dans l’épisode 9, aux côtés de son père avec qui il doit travailler, y fait inévitablement penser3 –, Theroux joue impeccablement le fils qui pleure de voir son père le regarder comme s’il était un étranger. On commence aussi, toujours dans l’épisode 9, à voir apparaître en Theroux un enfant furieux, jeune loup qui exècre le monde civilisé et qui jouit, en fait, de le voir tomber en ruine.

   Face à la question du ravissement, et dont il est souvent dit que Lindelof n’y apportera pas de réponse, nous tenons également à préciser que le scénariste n’a jamais déclaré cela – et ce même si le livre, lui, n’apporte effectivement aucune explication. Lors de la diffusion du pilote, Lindelof livrait sa position, tout à fait représentative des doutes qui ont parcouru la saison : « Je ne veux pas dire, de manière définitive, que l’on ne expliquera pas ce qu’était le ravissement, ou pourquoi ces gens ont disparu »4. Comme une façon, malgré tout, de garder un œil sur la dernière question de l’interrogatoire, au cas où… et de s’avouer à soi-même, oui, comme Nora Durst à la toute fin de la saison : I have to move towards something. Anything.

   Pour l’instant, il semble en tout cas, comme nous en émettions l’hypothèse dans notre premier article, que la boussole au cœur de la présence de la série tienne dans la famille nucléaire et la reconstitution du tableau brisé. Néanmoins, que ce soit justement l’idée sous-entendue par les plans ultimes de la saison laisse à croire que la suite devrait très rapidement nous contredire… Effectivement, HBO a renouvelé la série, le 13 août dernier. On doute encore, pourtant, de l’existence tout à fait tangible de The Leftovers. Elle n’en est pas moins précieuse…

Anything

NOTES

1Elle aura néanmoins eu le temps de nous rappeler son travail sur l’excellente Salem, où elle office à temps plein en tant que Executive Producer : dans le premier épisode, une femme voit en effet son fœtus brutalement disparaître de son ventre. Plus tard dans la saison, elle apprendra toutefois que sa disparition n’a pourtant pas empêché cet être de grandir autre part

2Épisode 2.03 « Orientation »

3De la même façon – profitons-en pour le dire –, l’échange entre Kevin et le mari de Liv Tyler dans l’épisode 2 est une copie conforme de la conversation entre Jack Shephard et la mari de Julie Bowen dans « Man of Science, Man of Faith » (Lost, épisode 2.01). Dans les deux cas, les héros attendent des compagnons qu’ils viennent en aide à leur femme mais se voient, à la place, être parfaitement moqués (« why would I do that?).

4« I don’t want to say definitively that we’re not going to answer what the Departure was, or why these people vanished » (http://www.hitfix.com/whats-alan-watching/the-leftovers-creators-damon-lindelof-tom-perrotta-on-their-dark-mysterious-hbo-series/4)