Dans notre précédente analyse de The Leftovers, nous expliquions qu’il fallait appréhender la série comme Benjamin Linus abordait, dans Lost, la chaise vide de Jacob1 : il fallait, en l’absence visible de toute source de divin ou de fantastique, faire acte de foi et croire en la substance de la série. Ironiquement, c’est précisément cette scène que rejoue The Leftovers dans son épisode 6, lorsque Nora tire un rideau et découvre Holy Wayne2, assis seul dans une pièce. Ici, alors que l’homme aurait pu être un nécromancien, un maître communiquant avec les disparus, être divin prouvant que deux mondes existent et sont interconnectés, Wayne s’avère en fait n’avoir qu’un seul talent : être réel. Alors que sa présence matérielle est fortement soulignée par son ombre, découpant son corps dans la pièce à l’opposé de la silhouette autrefois ectoplasmique de Jacob, l’on comprend que Wayne ne va pas permettre à Nora de tracer une passerelle vers sa famille disparue mais au contraire vers l’absence de sacré : vers sa propre vie insaisissable qu’il va lui falloir embrasser. C’est ainsi à nouveau dans un parallèle avec la précédente série de Damon Lindelof que The Leftovers s’exprime plus clairement que jamais : la quête, ici, se joue définitivement dans ce qui ne peut pas être3.

   Mais si cette séquence, à l’image de tout l’épisode 6, nous a enthousiasmé et convaincu de la présence dans The Leftovers, notre foi a vacillé, il faut bien l’admettre, durant les épisodes 4 et 5. Aussi, avant de revenir vers l’épisode 6, d’une poésie et d’une honnêteté rare – la clé, nous le verrons, réside dans cette fameuse « question 121 » –, il nous faudra passer rapidement en revue ce qui, dans The Leftovers, demeure encore trop problématique pour que sa lueur blanche nous illumine entièrement.

L'ombre de Wayne

 

   La systématisation à outrance : voilà ce qui, dans l’épisode 4 et 5, constitue un sévère écueil. Où nous vantions pourtant dans nos analyses précédentes cette acuité du regard porté sur les frustrations du quotidien, il faut reconnaître que la série, parce que désireuse de respecter sa structure de l’Absence et d’offrir un récit non pas vertical mais horizontal (sans réponses), se retrouve déjà redondante et enfermée. Aussi, après les frustrations des toasts, de l’écran tactile ou de l’imprimante, se présentent à nous le système de sécurité, la voiture, le badge, le bébé de Jésus ou les chemises perdues… Par conséquent, le personnage de Justin Theroux, particulièrement touché par ces intrigues du quotidien, finit malheureusement par ennuyer quelque peu ; l’idée, également, de toujours suivre ces personnages dans leur solitude, comme si nous les espionnions, ne justifiera pas non plus très longtemps cette succession de scènes où la série se fait un malin plaisir de filmer le corps de Theroux, en long, en large et en travers – ce qui, pour une œuvre qui se veut si morale, n’est pas forcément de bon goût. Néanmoins, si Theroux n’est pas Matthew Fox dans les larmes ou l’expression de la colère, on lui concède une beauté et un potentiel : d’abord parce qu’il est nu précisément quand il est seul, et qu’il a beau sculpter son corps, s’accrocher à son uniforme et porter des Ray-Ban, personne, en fait, ne le prend au sérieux (et c’est plus que jamais le cas lorsque sa proposition de couvre-feu est unanimement refusée) ; ensuite parce que Theroux est tout de suite beaucoup plus touchant et crédible quand il s’agit de baisser la garde et de rire avec Nora (tout le contraire, en fait, de Jack Shephard).

   De la même façon, l’évocation régulière de ce que l’on ne peut toucher – ce que nous explorions là encore dans notre précédente analyse, à propos du point de vue de la série et de la statue de commémoration – se retrouve jouée et rejouée au point que, lorsque les doigts de Laurie s’efforcent d’attraper un briquet à travers les grilles d’un caniveau (épisode 4), l’émotion est présente mais encore trop contenue au stade théorique. The Leftovers paraît alors, malgré sa répétition obsessive assez touchante, longer perpétuellement son vrai sujet ; l’on voudrait que la série accepte de se laisser croire en une illusion narrative, construisant un socle de promesses et abordant une structure moins désespérément plate, au lieu de se contenter de cette vérité nue, qui malgré son ambition et sa beauté théorique, risque à terme d’être un tombeau. Sans néanmoins définitivement dissiper nos doutes, l’épisode 6 nous comble puisqu’il aborde précisément cette idée d’un récit vertical et, à terme, de sa nécessité.

Le briquet

   Ne nous-y trompons pas, « Guest » reprend toutes les marottes de The Leftovers – les personnages sont représentés dans leur solitude et dans des lieux propices à celle-ci (là encore, l’atmosphère de l’hôtel de Nora rappelle celle de ce cinéma canadien feutré que nous évoquions à propos du casino du prêtre Matthew)4, on les surprend dans leur sommeil, les espionne dans leurs toilettes, etc. Mieux, l’épisode est plus que jamais traité en creux et dans l’absence puisqu’il souligne, lors des premiers minutes, la véritable étape qu’il aurait pu être dans une série plus habituelle : celui unissant deux personnages (Nora et Kevin) dans un voyage à Miami, à travers une espèce d’aparté dialoguée et émouvante que The Killing (épisode 1.11, « Missing », avec Sarah et Holden), Breaking Bad (épisode 3.10 « Fly », avec Walter White et Jesse Pinkman), Mad Men (épisode 4.07, « The Suitcase », avec Don Draper et Peggy Olsen) ou Dexter (épisode 6.07, « Nebraska », avec Dexter et le fantôme de son frère) ont toutes adoptée à un moment donné. Où, néanmoins, la série dépasse sa volonté de nier un plus grand récit et devient profondément vivante – après des épisodes 4 et 5 ponctués de quelques belles fulgurances mais souvent assez empaillés –, c’est lorsque Nora, face à ce corps reproduit dans une chambre d’hôtel, face à précisément cette absence d’âme qui, autrefois, nous échappait au cœur d’une île pour laisser un cercueil vide, chevauche ce corps et l’embrasse. Illustré par le toujours séduisant « Don’t Dream It’s Over » de Crowded House5, ce passage est pour l’instant l’un des plus réussis de la série.

Le baiser

  Mais venons-en désormais à la « question 121 », qui conclut cette embrassade du cadavre dans la chambre d’hôtel et la rencontre avec Holy Wayne, à savoir que pour continuer à vivre, il faut accepter la disparition pour ce qu’elle est. Il gît en fait là une profonde mise en abîme du travail de Lindelof puisque – et c’est là étrangement une remarque que nous n’avons vue nulle part ailleurs sur internet – Lost comptait exactement 121 épisodes. Or la question finale de Lost, sa question 121, était précisément celle du questionnaire de Nora : « pensez-vous qu’il existe quelque chose après la vie ? ». Lost (et Lindelof), évidemment, répondait « Oui » – et faisait répondre, comme Nora influençait les interrogés, « oui » à ceux qui avaient cru au programme. A cela, désormais, Lindelof crie à travers Nora un déchirant de pessimisme « There is no Moving On » (écho clair et direct aux derniers mots de Lost). Il hurle qu’il ne croit plus en ce qu’il a fait – que Jack, Kate, Locke, Hurley, Sawyer et les autres ne sont plus que des corps morts pourrissant sous la terre et rien d’autre – et que son désir de faire croire aux spectateurs qu’il existait bel et bien une après-vie n’était que la conséquence, comme Nora, de sa propre incapacité à admettre la disparition pour ce qu’elle est (soit, chez Lindelof, bien que cela soit anecdotique, la mort de son père, qui restait à jamais invisible dans le cercueil du père de Jack Shephard6). Plus que de l’existence de Dieu, c’est de son oeuvre que l’auteur reconnaît douter, et de ses derniers instants pourtant les plus intimes. L’aveu d’échec, ici, est stupéfiant.

   Toutefois, il n’est pas pour autant fataliste, puisque, à l’image de ce regard fuyant de Nora sur lequel se conclut l’épisode, The Leftovers semble concéder qu’il y a dans la foi plus qu’une conviction personnelle mais une responsabilité envers les autres. Car depuis que Nora ne croit plus à la « survie » de sa famille, l’interrogé n’y croit plus non plus et s’effondre en larmes – ce qui trace très clairement une distinction entre la vérité en tant que telle et la réponse que l’on se doit de donner à l’autre. Comme si la véritable croyance était précisément l’absolu dans son analogie, dans la création et dans le récit que peut en faire l’homme. Il faut persister, il faut créer, il faut continuer à produire du sens (en opposition aux slogans « stop wasting your breath ») pour surmonter l’Absence : en fait, de ce constat nihiliste et bouddhiste des Guilty Remnants visant à nier le divin, Lindelof semble non pas embrasser l’existence d’une île (il n’y croit résolument plus) mais paraît progressivement guider son récit vers une philosophie nietzschéenne de l’acceptation de l’Absence pour non pas nier la vie mais la surmonter : soit, selon le philosophe allemand, le fait de devenir son propre Dieu à travers l’art et la création. The Leftovers, d’un état en apparence de plus en plus pessimiste, offre l’impression de progressivement faire le deuil de l’absence (Lost est mort, sa dernière réponse était fausse, les disparus de The Leftovers ne reviendront pas) tout en embrassant le fait qu’il est, dans l’art, toujours question de foi ; qu’il faut recréer une illusion de source et d’absolu, sur les décombres même de l’acceptation première qu’on ne connaîtra jamais Dieu. Qu’il faut, malgré tout, construire une raison.

Explain Below

   Aussi, The Leftovers est une série qui, plus que de mettre en scène l’absence, traite de son doute face à l’existence même d’un récit – récit à proprement parler vain, puisque nourrissant des illusions quant à la funeste « question 121 », dont la réponse est irrémédiablement non. Dans l’âge d’or du narratif et du feuilleton que connaît actuellement la télévision et en règle général les médias, ce positionnement est d’un courage et d’une originalité remarquable. Outre le doute quant à la religion et au texte biblique, c’est ce véritable conflit qui traverse la nouvelle œuvre de Lindelof : cette peur inhérente à l’auteur de remettre un récit en branle, de recréer des questions, des réponses et des promesses, de reproduire du sens lorsqu’il ne peut réellement jamais y en avoir. Dans le royaume de True Detective et des séries soi-disant littéraires mais surtout extrêmement narratives et calibrées – à vrai dire, oui, cinématographiques – The Leftovers est parcourue d’un doute qui, clairement, fait plus que jamais de Lindelof l’une des voix les plus singulières d’Hollywood.

   De cette façon, on peut voir dans le questionnaire de Nora et cette succession de cases à cocher – ici allégorie de la construction d’un sens et a fortiori d’un récit –, un regard cynique porté sur la narration contemporaine du satisfaisant, où le pullulement des jugements médiatiques se font sous forme de listes et contraignent les récits à s’écrire en réaction7. Reste néanmoins, sous les cases à cocher, cet espace encore laissé vide du « Explain Why ». Il est ô combien significatif tant ce que Lindelof semble dire tient précisément de l’importance de la raison. Bâtir un récit, croire au Logos – voilà le véritable acte spirituel, voilà le véritable acte de foi : noircir, en somme, ces quelques lignes suivant la question 121.

   Problème : combien de temps encore cette tergiversation et cette incertitude, cette peur du récit et, de manière ultime, de l’existence même, saura précisément être feuilletonesque ? C’est la question, pour l’instant, de The Leftovers : sa question numéro 10, dont la réponse viendra avec la diffusion du premier finale. En attendant, il est quoi qu’on en dise passionnant de voir un auteur embarqué dans une telle lutte face à ses propres convictions, à la fois prêt à brûler tout ce en quoi il a jamais cru, et à la fois tout à fait conscient que sa seule forme de spiritualité réside précisément dans la construction de l’illusion : dans un récit qui va devoir, à nouveau, prendre le risque d’exister. De risquer autant la réponse « oui », de risquer autant de raviver l’espoir chez ses interrogés, que de réveiller, chez eux, à terme, la déception…

La responsabilité

 NOTES

1Épisode 3.20, The Man Behind the Curtain.

2Joué par Paterson Joseph, à des kilomètres de son rôle de patron obsessif dans la comédie anglaise Peep Show.

3Et nos analyses, par conséquent, ne peuvent pour l’instant n’avoir de sens qu’en s’opposant régulièrement à Lost. Si cette dernière était obsédée par la relation au père, The Leftovers ne lésine pas, elle, à invoquer sa propre descendance (et à trouver du sens en s’y confrontant)… Cela est plus que jamais le cas dans l’épisode 6, nous le démontrons dans ce texte.

4Il ne manque d’ailleurs plus qu’un épisode dans un aéroport – et dans un avion… – pour que ces lieux contemporains à l’échelle surhumaine soient définitivement embrassés par The Leftovers.

5Qui nous ramène, de manière anecdotique, à cette scène dans l’adaptation télévisuelle du Fléau (influence majeure de Lindelof dans son travail sur Lost et même à vrai dire sur The Leftovers) où Molly Ringwald et Corin Nemec finissaient par s’enlacer.

6On peut d’ailleurs voir dans l’attaque de Nora vis-à-vis de l’auteur de « What’s Next » un geste sado-masochiste de la part de Lindelof, qui rit de son œuvre sur la perte alors qu’il n’a perdu que son père (Nora s’en prenant à cet homme qui n’a aucune réponse et n’a pas plus expérimenté la souffrance qu’autrui).

7Phénomène que Lindelof a lui-même contribué à ériger en devenant une figure médiatique pour rassurer, lors des saisons de Lost, les fans quant à la tournure de la série.