Nous pourrions commencer cet article par une longue et pragmatique introduction ; nous pourrions resituer le contexte, évoquer la carrière de Damon Lindelof, co-créateur (et véritable auteur) de Lost, la bataille qu’il a menée contre les critiques entourant la fin de la série, son expérience au cinéma résolument ratée (où le scénariste n’est jamais qu’à la solde du metteur en scène) ; nous pourrions aussi revenir sur le livre à l’origine de The Leftovers, écrit par Tom Perrotta, ou encore sur le recrutement de Peter Berg, réalisateur du pilot de Friday Night Lights, et chargé ici d’apporter une esthétique Americana résolument contraire à celle de Lost. Mais des centaines d’autres sites l’ont fait ou le feront1 – et, en toute honnêteté, Lindelof comme Lost nous passionnent trop pour que nous désirions faire autre chose qu’aller droit au cœur du sujet. Aussi, cet article ne s’adresse pas aux profanes ; il s’adresse à tous les sceptiques, à tous ceux qui ont pu aimer Lost mais qui, ici, n’y retrouvent pas la même folie, le même rythme, la même puissance émotionnelle. Il s’adresse, comme The Leftovers, à tous ceux qui doutent.


   D’abord, il convient de le dire : The Leftovers n’est rien de moins qu’un Lost de l’autre côté du miroir. Tous les trailers, tous les synopsis, tous les interviews avaient beau être parfaitement clairs sur le sujet, cette évidence ne frappe pourtant qu’au déroulement progressif du pilot devant nos yeux ; en effet, où dans Lost nous suivions le parcours de disparus appelés vers une île source d’absolu, The Leftovers retrace le même événement – l’évanouissement – mais du côté, précisément, des laissés-pour-compte. Par conséquent, The Leftovers n’est pas, comme Lost, une série sur la présence mais une série sur l’absence ; sur l’absence d’une île, de l’apparition véritable, du message divin. Dès lors, les parallèles se tracent de bout en bout et, naturellement, passionnent.

   En premier lieu, il y a évidemment le nouveau « Jack », soit l’alter-ego de Lindelof. Avec Justin Theroux, nous retrouvons donc, comme Matthew Fox avant lui, un brun musclé, tatoué et au nez pointu – et à vrai dire déjà pas très éloigné de l’univers Lostien puisque apparu dans les deux derniers films de David Lynch2, dont le travail à la télévision avec Twin Peaks a toujours constitué une référence assumée pour Lindelof. Ici néanmoins, Theroux ne campe pas le leader d’un groupe de rescapés contraints de lutter contre un monstre de fumée noire ; non, c’est le chef de police d’une bourgade où personne ne l’écoute, et dont la mission obsédante consiste à retrouver un tueur de chiens. A l’image de ce qu’opérait, récemment, le cliffhanger de L’Odyssée de Pi, The Leftovers montre la vérité derrière l’allégorie de Lost, le monde derrière l’île.

   Ce dévoilement est par exemple frappant avec la métaphore répétée du cadavre. Dans Lost, elle s’articulait autour d’un cercueil à l’intérieur duquel Jack ne trouvait que le vide, puisque le cadavre était encore présence – présence insaisissable montrant le chemin vers la source. Ici, le cercueil a laissé place au coffre de voiture, avec, en son sein, non plus un père mais un chien, visible dans sa mortalité et limité à celle-ci – corps qui, dès le premier épisode, finit enterré lorsqu’il n’était dans Lost jamais retrouvé (l’âme prévalait). Déconstruction de la transfiguration lostienne, The Leftovers n’est néanmoins pas que ça ; plus qu’un regard honnête posé sur une expérience antérieure et divine, elle est aussi – et c’est là que se situe sa véritable poésie – un traitement de l’après-coup. Que faire, après Lost ? Qu’a-t-on fait ?


Boussole

   Lorsque Jill, la fille de Kevin (Theroux), se rend à une fête avec son amie, celles-ci se prêtent au « jeu de la bouteille », ici remplacée par un portable indiquant des actions à effectuer. L’analogie, en fait, est limpide : ce portable, c’est l’absence d’axe. C’est l’absence de boussole, de source, de pôle d’orientation ; c’est l’absence de l’île en tant que telle, qui a laissé ces personnages avec une flèche destinée à tourner sur elle-même, à ne pointer que vers le monde matériel et l’absence leur faisant face. Que viser lorsque le divin n’est plus là – et vers où regarder ? En posant cette question, en filmant ce qui n’est littéralement pas là, ou plus là, The Leftovers nous emporte alors réellement avec elle – elle accueille, avec douceur et réconfort, ceux qui désirent une île mais qui n’en ont pas ; et elles frappent au cœur, dans la foulée, ceux qui avaient une île mais qui n’en ont plus (elle aussi, d’ailleurs, autrefois, s’était entièrement volatilisée). Surtout, The Leftovers ose alors ce que tant de récits contemporains n’osent plus : la morale. Avec la même ambition folle que Lost : aider le spectateur à trouver un sens à sa propre vie.

   Dans cette quête, Lindelof convoque notamment l’un de ces outils favoris : la référence3. Ici, L’Etranger de Camus a ainsi une double-utilité ; chuchoter à l’oreille du spectateur la vision absurde du monde de Camus – les choses n’ont pas de raison, l’île de Lost n’existe pas – et, en même temps, recréer malgré tout une boussole, une proposition de cheminement faite aux spectateurs afin d’entamer un travail personnel et parallèle à la série. Par conséquent, The Leftovers, malgré son idéologie apparente du renoncement, se pose immédiatement comme un objet filmique croyant (bien plus que certains récits s’en gaussant via des concepts contreplaqués) ; de manière ultime, la série rejoint en fait ce qu’écrivait Camus à propos de Sisyphe, condamné à faire rouler éternellement un rocher et symbole de l’absurdité même : « il faut l’imaginer heureux ».

   Car dans The Leftovers, même en l’absence d’île, un Monstre se présente : c’est ce mur humain qui refuse le langage, forme insondable du nihilisme, nuage abstrait qui réfute l’île. « Stop Wasting Your Breath », écrivent les membres de ce mystérieux culte dans un élan quasi-bouddhiste (ils ne semblent pas – ou presque – rendre les coups), et dans lequel on croit percevoir une allégorie de la masse informe des commentaires sur les réseaux ; ceux-là même qui ont tant attaqué Lindelof suite à la fin de Lost, et ceux-là même auxquels Lindelof paraît répondre, à travers The Leftovers, par la plus belle réponse qui soit : la persistance du langage et du sens. Même en l’absence de présence visible, même en l’absence d’île, il faut lutter. Et il y a encore le rêve ; il y a encore le rêve, où Kevin croit un instant que quelque chose, dans son coffre, pourrait bien avoir survécu…

Stop Wasting Your Breath

   The Leftovers semble donc amener à être une série plus exigeante – et, malheureusement, moins rassembleuse – que Lost, pour la simple raison qu’elle fait tomber le voile de la Māyā et des illusions. En ce sens, elle consiste presque en un récit sur l’absence d’un autre, ou placé dans son antichambre ; on peut même parfois y voir de fortes ressemblances avec les « flash-sideways » de la dernière saison de Lost, nous laissant à penser que Kevin pourrait être au bord d’une réminiscence de son existence sur l’île, voire que ceux ayant disparu sont justement ceux s’en étant rappelés – comme si tous les laissés-pour-compte étaient précisément les hommes à ne pas avoir encore passé la porte lumineuse de l’Église du dernier épisode de Lost.

   Dans les décombres de l’île, on songe néanmoins au visage de cette boussole, inévitable dans son absence, que The Leftovers va progressivement devoir bâtir. Le pilote, déjà, semble laisser un indice quant à la nature de cette boussole : la famille, ici considérée comme l’analogie matérielle la plus apte à proposer une vie surmontant notre expérience individuelle et mortelle. La visée, donc, serait de reconstruire non seulement pour Kevin sa famille nucléaire dispersée ça et là, mais aussi pour The Leftovers une communauté propre à celle de Lost (avec, en son centre, un héros non plus fils comme Jack Shephard mais véritablement père comme Kevin Garvey). Le coup de poing asséné à la photo de famille par Kevin, similaire à celui de Sawyer adressé au reflet de son existence antérieure dans le purgatoire de la saison 6, nous laisse à le croire. Ne nous-en cachons pas : cela, évidemment, nous décevrait. Comme dix ans auparavant, Lindelof est à nouveau attendu au tournant…

Cadre brisé

 NOTES

1Et pour cela, nous ne pouvons d’ailleurs que recommander la source originale, soit les nombreux entretiens que Lindelof livre et a livré à propos de sa carrière et de The Leftovers.

En voici quelques uns :

http://www.hollywoodreporter.com/news/star-trek-into-darkness-world-war-z-520992?page=show

http://www.tested.com/art/makers/459494-talking-room-adam-savage-interviews-damon-lindelof/

http://www.nytimes.com/2014/06/01/magazine/damon-lindelof-leftovers-lost.html?hpw&rref=magazine&_r=4

2Plus précisément Mulholland Dr. et INLAND EMPIRE, où comme à peu près tout et tout le monde, il excellait.

3On reprochera par exemple à une série comme True Detective, pourtant riche en échanges philosophiques, d’être exempt de toute portée initiatique ; contrairement au travail de Lindelof, les références et sources y sont non seulement tues mais cachées.