A l’heure où se multiplient reboots et autres suites dispensables, The Dark Knight Rises a su jouer sur l’aspect feuilletonnesque de son récit pour se présenter comme le dernier chapitre d’une série, à la manière des nombreux romans adolescents portés à l’écran ces dernières années. Il n’en fallait pas plus pour faire saliver les spectateurs du monde entier – mais aussi risquer évidemment de s’attirer les foudres d’un public geek de plus en plus exigeant.

   Pourtant, ce qui frappe le plus au visionnage du film de Christopher Nolan, c’est à quel point le film ne se dégonfle jamais face au fantasme de l’œuvre idéale qui, pendant quatre ans, a eu le temps de s’installer dans les esprits. En effet, The Dark Knight Rises se révèle, minute après minute, être toujours supérieur à ce qu’on pouvait attendre de lui. Pas forcément dans l’escalade de l’action et de la violence (certes proprement stupéfiante, mais pas si surprenante si l’on a pris la peine de suivre la diffusion sur internet des nombreux spoilers), mais au contraire dans la profondeur émotionnelle, à l’image de cette prison dans laquelle Bruce Wayne se retrouve enfermé. Ainsi, le film ne constitue pas seulement, comme promis, une remarquable conclusion à la trilogie mais aussi un pas en avant crucial dans la filmographie de Christopher Nolan.

  1. Un pont vers l’émotion

   Pour mieux tirer un jugement sur The Dark Knight Rises, il faut d’abord revenir rapidement sur ses deux prédécesseurs. Batman Begins était, en toute logique, un film aux ambitions moindres. La franchise Batman finissait tout juste de panser les blessures laissées par Batman & Robin, et Christopher Nolan, avec Following, Memento et Insomina à son crédit, était encore un cinéaste peu rodé au film à gros budget. Malgré certains défauts, Begins réussissait cependant l’essentiel : redonner vie à Batman. La relation à ses parents et particulièrement à son père, bien plus travaillée que chez Burton et Schumacher, avait gorgé émotionnellement le personnage, ici quasiment un enfant, et relancé le filon.

   Sa suite The Dark Knight, particulièrement symptomatique des erreurs de jeunesse de Nolan, échouait cependant à prolonger le travail effectué sur Begins. Brillant à de nombreux égards, le film se perdait pourtant dans sa prétention et ne se laissait jamais le temps de respirer ou d’enrichir le regard porté par Batman sur les autres. Le héros demeurait alors aussi abstrait que le Joker, agent du chaos insaisissable, et le film, terriblement froid. L’idée par exemple de placer Harvey Dent comme le dernier chevalier blanc de la ville sonnait comme un prolongement évident de l’importance que Nolan avait consacrée à Thomas Wayne dans Batman Begins, mais pas une fois le parallèle n’était clairement tracé. Il en allait de même de la relation entre Batman et le Joker, qui malgré l’excellente scène d’interrogatoire, restait trop conventionnelle tant le premier ne se laissait jamais contaminé par la folie du second1.

 

   Parfois trop embarqué dans la rigidité de ses structures scénaristiques, Nolan a pourtant su trouver récemment avec Inception un pont vers l’émotion. Le film, particulièrement célèbre pour son montage alterné final étiré sur quasiment une heure, poussait à un tel niveau de précision la mécanique du réalisateur qu’elle finissait, dans une véritable débauche d’énergie, par révéler le cœur d’un auteur. Outre la séquence où le personnage de Cillian Murphy ouvre le coffre-fort de son père mourant (qui, bien que mise en scène par les héros, émeut et représente ainsi mieux que n’importe quel autre passage du film la métaphore de l’art cinématographique qui le parcourt), c’est surtout lors de la dernière scène entre Cobb (Leonardo DiCaprio) et Mal (Marion Cotillard) que Nolan atteignait l’émotion et une réelle forme d’honnêteté. Car comment en effet ne pas voir dans l’aveu de Cobb – l’alter-ego de Nolan le plus évident dans sa filmographie2 – celui du réalisateur même ? En avouant sa plus grande limite – à savoir parler d’amour, puisque Cobb reconnaît être incapable d’imaginer la femme qu’il aime comme elle le mériterait, loin de « ses perfections et de ses imperfections » – Nolan s’affirmait comme un auteur, dévoilant non pas ce qu’il pouvait être mais ce qu’il ne pouvait pas être.

  1. Dans le cœur du chevalier noir

   Dans The Dark Knight Rises, la question du romantisme est tout de suite centrale au film puisque le premier acte est rythmé par ce refrain lancinant : « Bruce, il vous faut quelqu’un ». Il est autant répété par Alfred et Lucius Fux que représenté par Miranda Tate et Selina Kyle. « Cette ville n’a rien à m’offrir », répond cependant Wayne, alors qu’Alfred émet lui une possibilité encore plus sombre : le fait que notre héros guetterait plus la mort que l’amour. A l’image du manoir qui marque son grand retour après une regrettable absence dans le précédent volet, Bruce Wayne redevient ainsi le personnage à travers qui nous vivons l’histoire. Avec lui, Nolan pose une question sur son propre cinéma. Batman peut-il être autre chose qu’un homme d’action ? Y-a-t-il quelque chose à vivre ou à filmer autre que le devoir ? Peut-il y avoir une place pour les flottements, dans ce cinéma huilé ? Ces interrogations sont pour beaucoup dans ce souffle qui habite le film et subliment enfin le cinéma de Christopher Nolan.

 

   Dans Batman Begins, Nolan exprimait directement à travers la bouche de Batman la philosophie de son cinéma : « ce n’est pas ce que nous sommes au plus profond de nous qui nous définit, mais ce que nous faisons ». Si la volonté de Nolan de refuser le déterminisme à outrance afin d’uniquement faire parler ses personnages à travers l’action est, en soi, peut-être la plus belle des vertus chez un cinéaste, force est de constater que The Dark Knight, comme vu plus haut, marquait cependant les limites de ce raisonnement.

   Dans The Dark Knight Rises, chaque scène, à défaut d’être toujours parfaitement claire (le début du film, parfois un peu confus, souligne l’une des dernières tares du cinéaste, à savoir un montage trop effréné), est absolument limpide du point de vue émotionnel. Et si Batman n’est pas dans la séquence pour apporter ce sens, c’est à travers ses yeux que l’on découvre l’action, comme ces scènes de destruction que le héros regarde depuis sa cellule. Gotham est alors plus qu’une ville mais l’empire de ses propres rêves contrariés et sa complainte « J’ai peur de mourir pendant que ma ville brûle » touche un point que Nolan n’avait jusqu’alors fait qu’effleurer. Ce deuxième acte, particulièrement osé dans son choix d’évacuer son personnage principal de la zone d’action, est une réussite totale puisque le processus d’identification avec Batman n’a paradoxalement jamais été aussi fort durant toute la trilogie.

 

   Parce que tout le film suit un trajet émotionnel clair, il devient alors souvent extrêmement symbolique voire parfois, rareté chez Nolan, lyrique et poétique. Lorsque Bane casse la colonne vertébrale de Batman, le tout dès l’acte un et dans le plus grand silence3, The Dark Knight Rises semble volontairement détruire le mythe pour s’en libérer et s’élever, comme son personnage, vers des enjeux dépassant le film de super-héros et nos propres attentes. La poursuite de Batman par la police, telle la danse avec la mort d’un adolescent bien trop heureux de vivre à nouveau, le trajet de Batman et Catwoman dans les égouts de la ville, deux enfants effrayés d’eux-mêmes à la recherche du méchant loup, ou l’ascension stupéfiante de l’enfant né en enfer, sont autant d’exemples de la densité du film.

 

   Présenté comme éminemment politique, The Dark Knight Rises s’adresse en fait plus au cœur qu’à la tête. Derrière la lutte de classe annoncée ne se cache qu’une opposition sans ambiguïté, les réelles ambitions de Bane étant de purement et simplement raser la ville et tous ses habitants. Le personnage, aux idéaux simplistes, n’en est pas moins fascinant4. dans ce qu’il représente aux yeux de Batman, et prend encore une autre dimension lors du twist final (son « je ne me suis jamais échappé », alors que sa souffrance, exprimée par quelques larmes, se libère enfin à travers les déchirures de son masque, est remarquable de finesse). A l’inverse, si Cotillard est parfaite lorsqu’elle plante ce poignard qui a longtemps patienté, elle souffre d’un personnage insuffisamment développé pour que sa trahison transperce réellement le spectateur. Ce manque dans le scénario déteint également sur la poursuite finale, où il est pour la première fois difficile de comprendre ce que Batman poursuit intérieurement. Mais cette faiblesse d’écriture – également présente chez Catwoman, ce baiser final n’étant pas très convaincant – est aussi une réponse donnée par Nolan aux questions traversant le film5. Batman et Christopher Nolan peuvent-ils apprendre à aimer perdre du temps ? La fin fait évidemment débat.

  1. Une mort comme une toupie

   En apparence, « tout est bien qui finit bien », et ce autant pour l’histoire que pour la Warner. John Blake, finalement Robin, laisse la possibilité d’un spin-off, et la survie de Batman, celle de revisiter la franchise un jour. Mais avouons-le, une telle fin laisserait l’impression que Nolan n’a pas osé faire ce que Batman fit en sortant des ténèbres sans corde. Bien sûr, avant d’être un film de Nolan, The Dark Knight Rises est un film de la Warner, et il convient de saluer la capacité du réalisateur à imposer ses convictions et sa vision (le simple fait qu’il ait refusé de convertir son film en 3D impose le respect) tout en opérant certaines concessions. A certains niveaux, cette fin peut s’y apparenter. Elle est pourtant aussi tout à fait Nolanienne et rappelle avec force la toupie d’Inception.

   Comme cette dernière qui tournoyait sur la table tandis que Cobb retrouvait ses enfants, Bruce Wayne et Selina Kyle pourraient bien ne vivre cet instant ensemble que par la grâce d’une illusion, rendue possible par Alfred. Dans les deux films, cet instant a déjà été « rêvé » – Alfred comme Cobbs l’ont déjà imaginé – et la similitude parfaite des plans employés par Nolan soulignent clairement que le doute demeure. Le regard-caméra de Michael Caine renforce d’autant plus ce doute, puisqu’il semble fixer autant Wayne que le spectateur, comme si l’un et l’autre faisait désormais partie du même monde, à savoir l’empire des souvenirs et de la mémoire collective6.

 

   Si la fin est donc ouverte, voici tout de même, à y regarder de plus près, comment il est possible de l’interpréter. Bruce Wayne a installé un auto-pilote à la Bat car il avait probablement déjà l’hypothèse de son sacrifice en tête. Lorsque finalement il emmène le réacteur avec lui, il peut donc se sauver, mais se demande, comme Alfred le lui avait expliqué, s’il souhaite réellement vivre. C’est cette question qu’il se pose lorsque la Bat s’éloigne vers l’horizon, et lorsque son visage pensif remplit le cadre. Le fait qu’il soit encore à l’intérieur alors qu’il ne reste plus que cinq secondes laisse assez fortement suggérer que Batman décide de mourir. « Cette ville n’a plus rien à m’offrir. .. tout simplement parce que je l’ai sauvé », pourrait-il se dire. Pour Nolan comme pour Batman, il n’y a rien à vivre entre les lignes ou entre les scènes. Tous deux vont droit vers l’énergie des choses.

NOTES

 

1Il est d’autant plus dommageable d’entendre Christian Bale expliquer au Joker de sa voix grave que tous les gens ne sont pas aussi mauvais que lui lorsqu’on connaît la sublime folie que possède Bale dans tant d’autres films.

2La ressemblance physique entre l’acteur et le réalisateur parle d’ailleurs d’elle-même.

3Le passage est d’autant plus stupéfiant que Nolan respecte à la fois la mythique scène du comic Knightfall où Bane brisait la colonne vertébrale de Batman, tout en pourtant la réduisant à son plus simple appareil, plus proche de la réalité que jamais.

4Le bât blesse par contre lorsque Nolan se laisse lui aussi aller brièvement à quelques critiques faciles (les traders à Wall Street se faisant cirer les pompes ou le personnage caricatural de Daggett).

5La mort de Talia al Ghul, si surprenante car très soudaine, est là encore un bel aveu de toute la mécanicité habitant le cinéma de Nolan et ses personnages féminins. Talia meurt comme une machine, coupée brutalement.

6Le discours tenu par le fantôme de Ra’s al Guhl – « il y a plusieurs formes d’immortalité » – semble également aller dans ce sens et justifie cette possible vision d’Alfred.