Browsing Tag

Ryan Murphy

Glee, saison 5 : « The Quarterback »

The Quarterback

   Just be yourself ! Dieu sait qu’on l’a souvent entendu, ce petit mantra à la mode, dans The Glee Project, le spin-off unscripted de Glee. Il faut dire que son auteur Ryan Murphy (derrière aussi, faut-il le rappeler, Nip/Tuck, American Horror Story ou The New Normal) est un homme de son temps, capable de synchroniser ses propres obsessions, redoutablement traitées au fil de ses œuvres, au zeitgeist qui veut les frontières entre fiction et réalité toujours plus floues. Plus qu’un auteur mais en fait une véritable figure people, capable d’apparaître dans la télé-réalité The Real Housewives ou de médiatiser la naissance de son fils, Murphy a donc trouvé avec Glee un terrain de jeu parfait, celle-ci allant jusqu’à se dériver en film, albums, tournées, etc. Mêlant grâce à ce support multiplate-forme les genres, Murphy a intégré saison après saison des candidats du programme de télé-réalité The Glee Project, conçu des comptes twitter pour les personnages (ceux-ci se confondant avec ceux des acteurs), ou encore exigé du casting qu’ils restent, même lors des tournées, dans leurs rôles.

   Dans cet étrange jeu où Lea Michele semblait donc ne faire qu’un avec Rachel Berry ou Chris Colfer qu’un avec Kurt Hummel (Murphy avait d’ailleurs crée le rôle précisément pour l’acteur), quelqu’un, toute fois, a toujours dénoté : Cory Monteith, dont l’histoire d’amour « à l’écran comme à la vie » avec Lea Michele n’a jamais suffi pour balayer son passé de drogué, maintes fois commenté. Ainsi sa mort tragique en juillet n’a pas seulement laissé Glee orphelin de son personnage masculin principal : elle lui a ôté une grande partie de ce jeu avec la réalité voulu par Murphy. Monteith, au physique de nounours, d’une bonhomie contagieuse, avec sur son visage tout sauf la mort aux trousses – et ce contrairement, il faut bien le dire, à d’autres jeunes acteurs disparus –, n’était donc pas tout à fait ce qu’on voyait. Face à un simulacre se brisant en milles morceaux, l’épisode hommage « The Quarterback » ne pouvait ainsi qu’embrasser de front la face obscure de Monteith – et, de ce fait, malgré la brutalité et la tragédie de cette mort, entamer un prolongement presque naturel du travail de Murphy. Oui, l’absence de The Glee Project cet été fût comblée par une autre forme de réalité… et au visionnage du premier épisode de la saison 5, force est de constater que l’impact d’un fantôme dépasse très largement celui de tout « candidat ».

   Parce que, non, contrairement à ce qu’on a pu entendre dire, le season premiere n’est pas sans traiter la mort de Monteith. L’introduction, bercée par « Yesterday », touche là où ça fait mal, et, entre les références subtiles de Rachel (laissant supposer que si sa vie s’est écroulée, ce n’est pas seulement à cause de son audition ratée de Funny Girl) ou du père de Kurt, l’épisode a cette poésie de la mort contre laquelle on lutte à travers le travail. Dans la musique, et dans le dynamisme.

   A l’opposé, « The Quarterback », hommage donc différé, retenu même, se présente à nous avec cette douceur de l’émotion refoulée. Et lorsque Sue Sylvester, au début de l’épisode, annonce qu’il ne faudra cependant pas s’adonner à « un spectacle personnel de tristesse »1, on est convaincu. De cette façon, l’hommage énergique de Meredith, convoquant cette image très propre à Finn, ce dernier chantant à l’échographie d’un fils qu’il croyait naïvement avoir, fonctionne. L’écueil cependant immense de l’épisode, et il ne se révèle qu’à la fin de l’acte un, alors qu’aucun conflit ne semble se présenter, c’est qu’il ne dit rien. Les scènes de pleurs se succèdent, partagées par des acteurs dont on pense fatalement aux réactions sur twitter le jour de la mort de Monteith, et ce grand épanchement généralisé, parce qu’il ne forme pas de tableau global, tient donc plus de la reproduction (de l’émotion initiale) que de la véritable création. Et, forcément, le résultat est similaire chez nous : ce ne sont pas les larmes d’une nouvelle compréhension qui sont suscitées ; ce sont celles qui ont pu déjà couler, le jour même ; et donc, disons-le clairement : l’émotion était bien plus forte devant l’article de TMZ ou jeanmarcmorandini.com que devant « The Quarterback »…

   De la même façon, la prestation musicale de Lea Michele est proprement impossible. Ici, c’est certes Lea Michele qui est plus vraie que jamais ; mais parce qu’elle est plus vraie que jamais, elle n’est aussi plus Rachel Berry. Malgré quelques bonnes scènes – souvent celles avec les acteurs plus âgés, les plus éloignés de la camaraderie réelle qu’on imagine ou qu’on le sait, et qui convoquent des fils dramatiques plus travaillés (le professeur qui a échoué, l’ennemi qui a perdu son rival, etc…) – Glee ne paraît pas traiter dans notre cœur la disparition de Finn comme autre chose que la disparition de Monteith ; elle n’a pas la place d’être allégorique, elle n’a pas la place de sonner avec nos propres pertes. Et quand le bras de Matthew Morrison se pose sur Rachel pour lui demander comment elle va, ce n’est pas un bras qui se pose sur nous pour sonder notre cœur, c’est un bras qui se veut être le notre, pour qu’on ensemble nous nous penchions sur la souffrance de Michele. Ainsi, malheureusement… « The Quarterback », malgré sa sensibilité, malgré sa pudeur, est un terrible spectacle de souffrance personnelle.

   Alors, évidemment, la critique est cruelle. Que peut-on faire de mieux, en de telles circonstances ? Probablement, en tout cas, relier la mort au véritable thème de la série, qui est celui de l’échec. Car le jour où tous les protagonistes réussiront dans leur vie, c’est le jour où la série n’aura plus de raisons de vivre – et c’était sans doute là qu’il fallait foncer, tête baissée : dans l’échec, oui. Le premier grand échec qui a frappé parmi ces adolescents. Il fallait y aller, montrer les joueurs de foot et les cheerleaders humilier sa mémoire, perturber l’enterrement, balancer du slushee sur son cercueil ; il fallait faire en sorte que les héros se retrouvent comme au premier jour, engloutis par le désespoir, et luttant ensemble pour rendre celui-ci grand – et donc beau. Il fallait reprendre « Don’t Stop Believing », mais de manière crépusculaire, dans la nuit profonde, qu’on voit si peu souvent dans Glee ; il fallait conclure le trajet de ce garçon qui prit « the midnight train, going anywhere… ». Anywhere.

   Ah, c’était ça, qu’il fallait filmer : le train de minuit.


NOTES

1« A self-serving spectacle of our own sadness ».

Glee, saison 4 : « The Break-Up »

vlcsnap-2012-10-08-15h04m21s197

   Avec son épisode « The Break-Up », diffusé sur la Fox le 4 octobre dernier, la quatrième saison de Glee s’est envolée vers des sommets encore jamais atteints par la série. C’est aussi, de manière plus générale, un parfait exemple de ce qu’une série feuilletonesque se doit souvent de faire lorsqu’elle s’étale dans le temps : se transformer en une autre créature.

 

   Après une saison 3 en deça des précédentes, le season 4 premiere de Glee avait laissé un étrange goût dans la bouche. A l’image de ce montage final alternant entre les péripéties de Rachel à New York et celles de son successeur désigné, Marley, fraîchement arrivée au lycée de McKinley, la série semblait alors hésiter sur son futur. Le titre de l’épisode, « The New Rachel », était d’ailleurs un beau résumé de cet état transitionnel puisqu’il faisait à la fois référence à Marley et à Rachel elle-même, en passe de devenir « quelqu’un d’autre », ou en tout cas cet archétype de la femme indépendante à New York.

 

    Cet accent mis durant tout le premiere sur Marley, et, de manière similaire, sur Jake – ce demi-frère de Puck et surtout remplaçant désigné de l’ancien bad boy – nous ramenait forcément vers les mauvaises heures de la saison 3 et ces tentatives lassantes d’une série s’accrochant à sa vieille formula (rapidement : de jeunes losers que tout opposait et qui pourtant tombent amoureux dans la chorale d’un lycée). Mais parce qu’une série reste, inévitablement, liée autant à cette formula qu’à son diffuseur, qui attend logiquement la reproduction de ce produit qu’il avait originalement commandé, il serait malvenu de jeter la pierre à Glee pour tenter malgré tout de préserver ce qui fit son succès d’antan.

 

    Car, parallèlement à cela, Glee ose la transformation. Elle est, dans le quatrième épisode de la saison 4, splendide. « The Break-Up », écrit par Ryan Murphy1, se révèle d’une grande poésie, notamment de par son titre, encore une fois loin d’être anodin. En effet, en tant que spectateurs, nous nous attendions logiquement à ce que cette fameuse rupture se réfère à celle entre Rachel et Finn, dont nous pouvions voir les prémisses à la fin de l’épisode précédent. Pourtant, rapidement, l’épisode bascule, et c’est successivement plus à Kurt et Blaine, Santana et Brittany, puis Will et Emma, que nous pensons. Finalement, ce sont les quatre couples qui s’envolent simultanément en éclats – choix on ne peut plus original et courageux de la part des showrunners – et les dernières minutes ne sont par conséquent pas que déchirantes : elles s’élèvent aussi au dessus du sujet, car le vrai « Break Up » qu’évoquait la série, c’était celui de la série avec elle-même.

 

    Parsemé de flashbacks des deux premières saisons, l’épisode aurait presque l’allure d’un series finale, sonnant comme l’adieu à une époque2. Qu’il soit, au contraire, l’un des premiers épisodes de la saison, impressionne. Déjà parcourue par une rencontre passionnante avec la télé-réalité et son spin-off unscripted The Glee Project3, la série de Ryan Murphy laisse ainsi présager qu’elle pourrait devenir une vraie série monstre, divisée entre la reproduction quelque peu absurde d’une formula et le prolongement inattendu de cette dernière. C’est précisément en ces occasions qu’une série feuilletonesque devient une planche de story-telling sans rivale : lorsqu’elle continue une histoire là où d’autres la laisseraient morte4, lorsqu’elle suit ses personnages lorsqu’ils en deviennent de nouveaux.

 

    « Take me back to the start »5, implorent les héros de Glee, lors des toutes dernières minutes de l’épisode. Avec cette complainte, Ryan Murphy sait parler autant au nom de ses personnages que de ses spectateurs : les deux font face à un monde – et une série – qu’ils ne reconnaissent peut-être plus. Tous, pourtant, savent parfaitement qu’exaucer cette prière n’aurait pas grand intérêt. Car « The Break-Up » n’est pas « The End ».

 

NOTES

 

1Malgré ses nombreuses activités sur American Horror Story, The New Normal et The Glee Project, on remarquera que Ryan Murphy a tenu à écrire cet épisode quatre, lui qui était pourtant déjà crédité du season premiere. On peut dès lors supposer que l’auteur se chargera personnellement de cette « métamorphose » de la série, laissant la reproduction de la formula et les personnages de Marley ou Jake à ses compères Brad Falchuk et Ian Brennan (ainsi qu’aux nombreux seconds couteaux, puisque Glee a, depuis la troisième saison, une véritable pool de scénaristes).

2Ici, l’émotion est probablement plus difficilement accessible si l’on ne suit pas Glee depuis le premier jour. C’est un problème inévitable lorsqu’on s’aventure sur le terrain de la nostalgie et qui contribue à rendre l’art des séries peut-être plus éphémère que d’autres. Il y a par exemple fort à parier que les plus grosses larmes coulées devant le méta-finale de Lost seront à jamais celles de ceux qui suivirent la série du premier mercredi à son dernier…

3Accentuée par l’apparition durant la saison 3 de NeNe Leakes, révélée par la télé-réalité The Real Housewives of Atlanta et désormais membre du casting de The New Normal.

4Les exemples sont nombreux voir même source de spoilers. Citons tout de même la récemment défunte The Killing (version US), qui malgré son finale raté, trouvait son cœur dans cette volonté de poursuivre encore et toujours son histoire et cet insaisissable tueur. Et ce alors que la série avait été initialement conçue comme une formula censée se reproduire saison après saison.

5Coldplay démontrent en passant, n’en déplaise aux cyniques, qu’ils n’ont pas d’équivalent quand il s’agit d’illustrer de tels passages. « The Scientist », tube interplanétaire s’il en est, résonne ici comme la première fois. Il en allait de même pour « Fix You », chantée par Will dans l’épisode 3 de la saison 3, et aussi entendue récemment dans une scène toujours si over the top, moralisatrice mais aussi parfaitement réussie de The Newsroom.