Avec le premier épisode de sa deuxième saison, The Leftovers avait signé un retour particulièrement réussi, notamment de par le renouvellement considérable de son récit. A l’image de son générique entièrement repensé, la série paraissait opérer un pas de côté sur son matériel déjà existant, permettant enfin l’émergence d’un mouvement et d’une vraie impulsion narrative. Un conflit, même, entre les Murphy de Miracle et les Garvey & Dust de Mappleton, pouvait immédiatement s’inscrire à l’horizon, la série que l’on connaissait autrefois alors comme injectée dans un autre organisme. Enfin, les promesses d’une histoire étaient trouvées, dans le déplacement de la diégèse originale au cœur d’une zone inconnue ; enfin, la perte s’opposait au miracle d’être encore là.

   Toutefois, bien entendu, cet axe du monde n’était révélé qu’en creux – car il n’y avait après tout dans cette petite ville qu’un contraste au désastre, que le réconfort, face au génocide inexplicable, de n’avoir rien connu. Cela, on doute que la saison vienne à un moment le remettre en question, aussi, affirmons-le au présent : Miracle n’existe pas en tant que tel (et ce n’est d’ailleurs pas son vrai nom). Miracle n’est qu’une ville – Jarden – malicieusement renommé, qui jouit de probabilités infimes, et qui, par conséquent, peut autant évoquer le miracle, en effet, divin, que la présence diabolique qui cache son apparence et joue des chances et du hasard (comme The Leftovers l’a déjà traité et le traite encore, nous le verrons, dans l’épisode trois). Miracle constitue une illusion, et n’existe qu’en miroir au drame de The Leftovers ; Miracle n’existe que parce que The Leftovers a existé ; Miracle n’est qu’une façon de voir les choses. Pour reprendre l’expression bien connue : Miracle, c’est le verre d’eau à moitié plein, et The Leftovers le verre d’eau à moitié vide – mais, à aucun moment, Miracle n’a rempli le moindre verre. Et il est d’ailleurs amusant, pour continuer sur ce symbolisme, de constater que c’est le jour où The Leftovers a envahi Miracle, que son eau a commencé à se vider.

   Cette idée de la diégèse plongée dans l’altérité, d’un monde confronté et intégré à son antithèse, est omniprésente dans les épisodes 2 et 3 de cette nouvelle saison. Intéressons-nous y de plus près.



Miracle

   Dès la découverte de Miracle, dans l’épisode 2, la mise en scène ne pourrait pas être plus claire, tant elle s’exécute avec une grandiloquence inhabituelle, à coup de travellings et de panoramas : The Leftovers accepte une histoire et embrasse un mouvement – elle rentre, littéralement, dans la foi narrative. A ce niveau-là, le fantôme (?) de Gladys va plus tard faire un commentaire très intéressant quant à cette dualité des deux mondes permettant la mise en branle d’un mouvement : « Hard to tell if they’re part of your story, or you’re part of theirs ». Ou, en somme : le miracle est-il l’histoire du drame, ou le drame est-il l’histoire du miracle ? Immédiatement, c’est autant le monde de The Leftovers qui est mis à distance et questionné, que celui de Miracle, à travers des espèces de vases communicants entre l’idéalisme et le matérialisme. C’est alors parce que la série paraît en quelque sorte avoir trouvé son double (maléfique?) qu’elle devient histoire.

   Dans l’épisode 3, que l’accent soit mis sur les quelques Guilty Remnants qui ont décidé de refaire usage de la parole, ou encore sur le livre de Laurie Garvey, est un autre témoignage de cette acceptation d’un nouveau mouvement (les mots et le sens, en opposition au silence du « stop wasting your breath »). Là encore, une réplique vient commenter en toute conscience cette double diégèse propre à la saison 2 : « Beats the fuck out of inside », répond ironiquement Laurie à une ancienne Guilty Remnants qui déclarait se sentir « extérieure » à sa propre famille.

   Passé toutefois ce constat, que reste-t-il de ces deux épisodes et que disent-ils de plus sur la capacité des personnages de The Leftovers à vivre, enfin, autre chose ? C’est parfois ambigu, bien qu’en fait assez souvent très simple : on peut le résumer à la douleur, l’échec et la mort. Mais la douleur, l’échec et la mort qui vivent.

Mourir de vivre

   En ce sens, la fin de l’épisode 2 lorsque Kevin « s’endort » dans les bras de Nora, scrutant fixement le plafond tandis que la composition funeste de Max Richter nous paralyse, est peut-être le plus bel exemple des progrès accomplis par cette saison au vu de la précédente – car ce que plan progressivement nous chuchote, nous révèle, sans la moindre contestation possible, c’est que même cette analogie d’absolu autrefois formulée via l’image de la famille recomposée (du miroir brisé qu’il fallait reformer) est foncièrement laide et fausse, illusoire et horriblement profane. A l’image de ce regard perplexe lancé par Kevin à son enfant alors tout nouvellement adopté, ou encore de ces écouteurs qu’il n’ôte jamais, au risque de s’exposer à des voix malencontreuses, et ce même lorsque son bébé pleure, The Leftovers sème immédiatement le doute sur cet espoir qui paraissait peut-être l’élément le plus faible de la première saison (et peut-être parce que c’était justement là le seul espoir…). On sait alors, avant même de découvrir Kevin après sa nouvelle crise de déambulation, tandis qu’il gît encore dans la chambre avec Nora, que cette nouvelle « famille », que ce nouveau mouvement, ne mènera qu’à un énième échec.

   En cet instant, la série touche du doigt une profondeur qu’elle n’avait jamais fait qu’effleurer ; plus exactement, l’on passe d’une série qui haïssait la vie mais le faisait, un peu trop facilement, en refusant elle-même de vivre, à une série qui vit en même temps qu’elle meurt de vivre ; en cet instant, The Leftovers devient grande et tout à fait véritable. Car même avec ceux qu’on aime, même auprès de notre famille aimante et heureuse, à qui l’on dit tout et qui comprend tout, l’échec est là, béant et inévitable. Oui, le fantôme persiste, et ce même lorsqu’on a fini par avouer sa mort – comme si la douleur continuait, se développait, précisément pour qu’on ne puisse jamais la dire ; que Gladys demeure, et ce pourtant après que Kevin ait expié ses péchés et avoué son crime à Nora, pour qu’il y ait toujours quelque chose qui ne puisse pas être partagé et compris. Toujours dans cette chambre obscure, cet ultime constat nous vient alors : les gens aurait bien pu ne pas disparaître, le 14 octobre, cela aurait été exactement pareil. Cela n’aurait rien changé. La douleur serait absolument la même.

Don't Leave Your Life to Chance

   « Don’t leave your life to chance », prévient un écriteau au début de l’épisode 3, comme en écho à l’épisode 3, toujours, de la saison 1, centré sur le prêtre Jamison qui précisément laissait sa « vie aux mains de la chance » et en payait le prix fort (il perdait son église). Cette allusion n’est pas innocente puisqu’une grande partie de cet épisode centré sur Laurie Garvey s’appuie sur une structure remarquablement similaire : un problème de financement (la chambre d’un côté, l’église de l’autre) et la peur de la perte, en conséquence, de cette petite part de sens et de raison qui nous reste (le livre/l’église). Autre parallèle : lorsque Jamison, face aux Guilty Remnants sur le bord de la route, avait tenté de les aider face à leurs agresseurs, Laurie, elle, préfère tout simplement les renverser. Néanmoins, la conclusion de leur parcours ne diffère pas : c’est l’échec (et la sauvagerie de Laurie lors de son coup de sang sur l’éditeur nous évoque presque une femme des cavernes qui, cette fois-ci, aurait effectivement failli à sauver sa fille…). C’est la perte, au bout de cette fameuse question de la persistance, que ce soit dans la foi chrétienne ou purement littéraire (on notera d’ailleurs que les destins des deux personnages sont d’autant plus cruellement liés que c’était justement Laurie, dans l’épisode consacré à Jamison, qui venait lui asséner lors d’une apparition cauchemardesque : « why do you persist ? »).

   Toutefois, si les similitudes sont donc si nombreuses, et la conclusion de leurs tentatives si semblables, que dit de plus l’épisode de Laurie que celui sur Jamison ? La réponse se trouve en fait peut-être dans un autre effet miroir, puisque ce troisième « centric » de la série répond autant à celui sur Jamison qu’à celui sur Nora1. En effet, ce « Off Ramp » est dédié moins à un personnage qu’à une mère et son fils – et Tom Garvey s’avère donc le véritable sujet de toute l’autre moitié de l’épisode. A la fin, lorsque, face à la réunion d’anciens Guilty Remnants tentant d’y voir plus clair, Tom décide d’embrasser l’histoire de Holy Wayne, un lien clair se trace avec les doutes de Nora, qui de manière ultime préférait ne plus influencer les sujets de ses enquêtes et les laissait, dans la croyance du vide après la mort, misérables. Aussi, en cette séquence, Tom ne fait pas que prendre le relais de Holy Wayne ; il décide de prendre le stylo pour noircir le explain below sous la question 121 (qui questionnait l’existence d’un monde après la mort) et formule ainsi une promesse et un sens à la vie – il prend donc aussi le relais de Nora Durst ; plus, parce que dans le même temps il s’élance dans le sillage de sa mère et de son échec à publier un livre (conçu, elle le précise, pour aider les gens), il prend également le relais de Laurie Garvey. Il « écrit », non pas pour tous ceux qui ne veulent pas écrire (les nihilistes silencieux), mais pour tous ceux qui ne peuvent plus écrire.

   La question n’est donc pas alors de savoir s’il affabule ou dit vrai (ce n’est d’ailleurs pas une question), s’il est une source crédible de récit et de divertissement pour nous en tant que tisseur de récit (ce que Jacob dans Lost était, et ce que Holy Wayne dans la première saison de The Leftovers n’était sûrement pas), mais s’il est une source suffisante de réconfort pour les autres personnages. L’on est passé, en quelque sorte, de l’autre côté du rideau : que le chaise du prophète soit vide ou réellement occupée n’importe pas : c’est la chaise qui compte, et c’est à sa création, à sa fabrication, que l’on assiste. Aussi, s’il fallait, dans la saison 2 de Lost, voir la série comme les personnages appuyaient sur le bouton (et donc faire un acte de foi, et croire en la véracité du fantastique et des promesses), il faut dans la saison 2 de The Leftovers faire pousser le bouton aux autres – ou plutôt croire au bouton pour les autres. Voire, tout simplement, être le bouton.

   Comme la disparition, dans l’épisode 10, prenait vie via les mannequins brûlés, présence concrète dans la ville, l’idée même du mensonge trouve avec la position christique de Tom une réalité : l’on éprouve la naissance de l’histoire via la fragilité et la tendresse des creux qu’elle est censée combler – et on s’émeut de voir la deuxième saison de The Leftovers construire un mythe à partir de ses propres incertitudes. Sur les décombres de ce petit bébé Jésus de plastique, présent dans la saison 1, s’érige ce nouveau prophète et ce message, dont l’on a été témoin. Mieux, on l’a écrit ensemble ; on a éprouvé, ensemble, la nécessité impérieuse de son existence.



Le livre

   Conséquemment, pour toutes ces raisons, le début de la saison 2 de The Leftovers réalise un sans-faute. Malheureusement, autant en avoir conscience tout de suite, les audiences catastrophiques du programme (explicables en partie, certes, par une concurrence féroce) ne devraient pas lui permettre de se prolonger au-delà – d’autant que l’accueil critique, plutôt positif, n’a toutefois pas fait de The Leftovers une chérie du milieu ou des récompenses. Outre ses audiences et sa réception moyennes, c’est même à vrai dire la nature du programme, sans conclusion particulière, qui le rend facilement annulable. Aussi, l’on pourrait se désoler de ce sort funeste, de cet aigle planant sur la série comme sur la femme des cavernes et son bébé – et pourtant, malgré tout, l’on s’en félicitera. Tout d’abord parce que, et l’on a trop souvent tendance à l’oublier, la mort d’une série libère une place dans la grille d’une chaîne et donne donc naissance à une autre série – et la grille des Dramas de HBO est bien trop désirée et précieuse pour ne pas conserver plus longtemps cette œuvre pessimiste qui a toujours, profondément, demandé si fortement à mourir. Ensuite, parce que cette saison 2 transpire la mort et le regret, et se fait encore plus belle dans le voile de son achèvement à venir.

   De cette façon, en contemplant Kevin, sur le point de s’endormir avec Nora, à la fin de l’épisode 2, on ne peut s’empêcher également de penser à Damon Lindelof, entamant avec ses héros enfin un nouveau mouvement, et sachant, comme ses héros, que tout cela se terminera néanmoins par une terrible rupture. Il est difficile, même, de ne pas voir l’auteur lorsque Kevin va délibérément faire une infraction devant la police pour qu’on le confonde en possession du corps de Gladys, désireux de tout détruire et de se faire haïr volontairement – un acte là suicidaire proche de ce que l’on soulignait, dans notre précédent article, à propos de ce nouveau générique, infiniment provocant lorsqu’on nie tout reboot, ou encore similaire à ces déclarations récentes et récurrentes voulant que ceux qui n’ont pas aimé la saison une n’aimeront pas la saison deux (propos inimaginables pour un showrunner dont la mission principale en tant que figure médiatique est de vendre son produit, d’ailleurs ici déjà mal en point). Lindelof, alors, ainsi que The Leftovers tout entier, se révèle dans une ultime contradiction : plus ils se rapprochent de la vie, et plus ils veulent mourir. Et si la saison 1 était un récit sur l’absence d’histoire, la saison 2 semble irrémédiablement destinée à être un récit sur l’échec d’une histoire. On attend l’exaucement de ces désirs avec impatience.


NOTES

1L’épisode 6, « Guest ».