Au premier abord, la grande surprise que nous laisse Breaking Bad avec son dernier épisode, elle n’est ni dans notre cœur, ni dans notre tête : elle est dans notre bouche. Elle est dans le fait que, pour la première fois, ce n’est pas un goût épicé qui chauffe notre langue ou notre palais, mais celui, plus conventionnel, du « satisfaisant ». Et, initialement, on a beau digérer le plat comme il faut, toujours est-il qu’on reste sur sa faim. « Satisfaisant », se dit-on face à notre serviette même pas salie, c’est un terme à la mode trop souvent employé par les commentateurs ; vous savez, ceux qui dressent des listes, des éléments à cocher, des questions à répondre, puis concluent « c’était satisfaisant »… ou pas. Or une œuvre d’art n’a pas à satisfaire – jamais. Et Breaking Bad, comme toute bonne œuvre d’art qui se respecte, a, oui, toujours cherché au contraire à rentrer dans le lard. Or là, curieusement, disons-le : ça sent la sécurité… mais, en même temps, certes, c’est « satisfaisant », et, certes, commence-t-on à admettre, peut-être Vince Gilligan et son équipe ont-ils eu raison de prendre cette route compte tenu du lynchage général reçu par le series finale de Dexter une semaine plus tôt. Puis, finalement, on comprend. On comprend que, à l’image de ce premier plan où Walt déneige le coin de fenêtre d’une voiture comme s’il grignotait notre propre écran, nous sommes, avec ce dernier épisode, passé de l’autre côté du rideau. Contre toute attente, le finale de Breaking Bad… est un épisode sur la paix. Explications.

 

   Se raccrocher au mal par orgueil ; y plonger totalement, non pas juste par soif de pouvoir… mais parce qu’on a plus a rien d’autre pour sauver la face : voici l’une des plus belles idées qu’a pu développer Breaking Bad et qui arrive à son paroxysme lorsque Walt, dans l’épisode 14, téléphone à Skyler pour l’innocenter aux yeux de la police. Pour l’innocenter… mais aussi pour lui-même jouir de son effroyable puissance. Pour, oui, même dans la douleur la plus atroce, continuer de satisfaire Heisenberg presque par défaut, puisque Walter White n’a lui plus aucun avenir ; pour – comme lorsqu’il s’enfuyait ou regardait sombrement Skyler tout au long de la série, lui laissant deviner une terrible situation sans la lui faire partager – continuer à faire transpirer sur lui quelque chose que les autres ne peuvent connaître : l’intense gravité d’une vie qui le rend supérieur. Cette dualité, elle est évidemment au cœur de la série (et de notre propre cœur, en tant que spectateur)… mais, pourtant, dans le finale, elle a faussé compagnie. Pour la première fois, elle s’est tue. Pourquoi ? Parce que, comme en témoigne ce plan où Walter se confond avec une colonne dans la cuisine de Skyler, la vérité, c’est qu’il n’est déjà plus vraiment là ; qu’il se fond, lentement, dans les décors ; que dans ce bar du New Hampshire, un épisode plus tôt, Walter White s’en est allé…

 

   Car peut-être faut-il en effet voir « Granite State », le sublime pénultième épisode de la série, comme l’autre facette du finale. Ici, plus que jamais, Walt est torturé, rejeté par ceux qu’il aime et trahi par son fils – quand Heisenberg, lui, va plutôt bien (Todd fait ses louanges, Robert Forster admet qu’il est de loin son plus gros client, etc… ). Lorsque, au bar, Walt découvre à la télévision cet entretien avec ses anciens partenaires, on réalise alors une chose déterminante : aux atermoiements des co-fondateurs affirmant que l’homme qu’ils connaissaient n’existe plus, ce n’est pas la tristesse qui saisit Walt… c’est la compréhension qu’il a réussi.

   En effet, durant tout l’épisode, il nous est répété que le visage du fugitif est sur toutes les chaînes et dans tous les journaux – sans pourtant que cette petite célébrité ne soit partagée avec nous, spectateur, alors coupé du monde comme Walt l’est dans sa cabane. Certes, quelques articles, éventuellement, nous parviennent au beau milieu de la neige, avant d’être précieusement découpés et collés sur un mur. Mais, le papier, qu’est-ce vraiment face au pouvoir de la télévision ; qu’est-ce, comparé à la possibilité de voir ses anciens partenaires parler de soi comme un entrepreneur, reconnu pour son produit et sa marque (« sa » drogue bleue, etc…) ? L’idée, alors, est terrible : et si Walter White était moins venu au bar pour téléphoner à son fils… que pour permettre à Heisenberg de, enfin, se voir à la télé ? Pour, oui, jouir de sa puissance ? Pour la contempler et s’en satisfaire ?

 

   Il faut dire que tout « Granite State » pourrait être une pièce de théâtre. Ce Walter White, seul face à son chapeau, dans cette petite cabane, on dirait du Beckett ; c’est La Dernière bande, c’est En attendant Godot ; ça a le délice autant du récit le plus terriblement réaliste qui soit – ce que la série n’a pourtant pas toujours été – que de celui visant au sublime métaphysique. Ici, oui, on attend Godot… on attend la mort de Walter White qui, hésite, hésite et hésite à enfin traverser ce long chemin neigeux et allégorique de la mort. On attend Godot, et on attend Heisenberg et sa dernière et définitive victoire sur le corps qu’il habite ; on attend la suprématie du Diable sur l’homme, qui, face à un Dimple Pinch, finit, abattu, par s’en aller… par, malgré les apparences, bel et bien se rendre. Mais pas aux forces de la police1.

   Ainsi, tout comme le conflit inhérent à Breaking Bad, Walter White meurt précisément en cet instant. Face au piège narcissique, il cède mais ne tombe pas ; au contraire, il laisse consciemment Heisenberg s’aventurer dans l’eau de son propre reflet ; il laisse la dernière puissance de son être aller vers la mort dans le seul espoir d’être, pour une dernière fois, productif. Comme un animal qui s’éloigne pour agoniser, Mister White, lui, se retire de la diégèse, par pudeur, lâchant prise face à sa maladie, la seule à l’écran dans Felina ; une maladie qui, une fois la dernière étape de son plan atteint, peut alors mourir fier, dans la joie et l’euphorie. Riant du stade terminal et de sa soif de néant, dans sa véritable maison, un laboratoire.

 

   Voilà pourquoi Felina est un épisode sur la paix et sur le lâcher-prise, sur une certaine prévisibilité. Malgré l’action et la violence peuplant le cadre, c’est en effet très étrangement ce qui accompagne l’épisode du début à la fin : un désir d’assumer et d’être clair ; de n’être, enfin, qu’un. Ainsi à l’image de Heisenberg qui prend le pouvoir, qui joue cartes sur table, la série se fait évidente, simplement pour que, oui, ce « criminal mastermind » (n’en déplaise à Marie), puisse librement exercer ses compétences et conclure l’histoire dans la clarté, la justice et la volonté de rendre à tous – personnages comme spectateurs – ce qu’ils méritent. Avec, en son centre, cette sublime idée que, de manière ultime, Walt, dans ce bar du New Hampshire, a laissé Heisenberg le mener à la mort par esprit de sacrifice.

 

   Les plus belles fins sont celles qui font sens dans l’évidence ; celle de Breaking Bad en fait partie. De cette intrusion chez les Schwarz, dans un pur esprit d’escalade du mal faisant d’Heisenberg un personnage tout droit sorti de Funny Games, là pour enfin s’attaquer aux personnes créatrices de sa furie et que le cancer n’avait fait que réveiller, jusqu’à ce dernier plan funeste, une impression prédomine : celle de la plus grande noirceur, oui… mais aussi celle de la plus grande exaltation. « Retirant la main, lorsque déjà la main se tend ; hésitant comme la cascade qui dans sa chute hésite encore : — c’est ainsi que j’ai soif de méchanceté »2, écrivait Nietzsche. Dans sa chute, Breaking Bad n’hésite plus. Elle exécute dans la joie. Elle embrasse, pour la première fois, de manière tout à fait unilatérale, son cancer.

 

NOTE

 

1[SPOILERS concernant la fin de DEXTER]Ironiquement, cet épisode, diffusé la même semaine que le series finale de Dexter, trace un parallèle entre la vie de reclus de Walter White et celle de Dexter Morgan, devenu bûcheron [Fin du SPOILER]. Mais où tout reste désespérément conceptuel chez Dexter – faux, en somme –, Breaking Bad consacre un épisode entier à cette cabane, sans reculer devant l’idée de passer une heure seul avec son personnage et de s’attaquer à ses ténèbres. Paradoxalement, Dexter a beau régulièrement convoquer la voix over de son protagoniste principal, la série reste à des années-lumière de la qualité littéraire de Breaking Bad, pourtant bien plus silencieuse. Dans « Granite State », on danse avec la mort… Pas besoin de mots. Un long chemin enneigé, ou un bar, avec un téléphone d’un côté et une télévision de l’autre, disent tout.

2Ainsi parlait Zarathoustra.