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Dexter

24, saison 9 – l’extrême bon

24, saison 9 – l’extrême bon

   24 est une série pour laquelle il a toujours été difficile de ne pas éprouver un minimum d’affection. A ses débuts à la fois profondément populaire et patriotique, avec à sa tête le scénariste ouvertement conservateur Joel Surnow, le programme était paradoxalement si novateur, si passionnant dans sa condition théorique et osé dans les conclusions de son récit (notamment la mort de Teri Bauer à la fin de la saison 1), qu’il en allait, en pleine guerre en Irak, jusqu’à séduire les français des Inrockuptibles. Cette neuvième saison, intitulée Live Another Day, n’éveille en nous pas moins de sympathie – car dans un paysage télévisuel complètement métamorphosé, dominé par les séries courtes d’auteurs à la Breaking Bad, Mad Men ou True Detective, 24 et son concept autrefois révolutionnaire se tient là comme un vétéran de la guerre. Comme, oui, une figure dépassée, qui au milieu d’une assemblée de jeunes parvenus dans le vent, sait que son discours lui vaudra des moqueries voire des attaques mais le tient quand même.

   Aussi, le personnage de James Heller, intronisé président mais atteint par la maladie d’Alzheimer, s’avère être une belle incarnation de la série et sait émouvoir, particulièrement lors des premiers épisodes. En effet, voir celui-ci par exemple réviser son discours pour convaincre le parlement anglais, terrifié d’être incompris et de ne plus savoir toucher les gens, sonne juste. La série, obsédée par le temps et son écoulement dans sa nature même, paraît se questionner quant à son combat, irrémédiablement vain – elle paraît admettre qu’elle n’est pas la série qu’elle a autrefois été. « Mais je parlerais avec le cœur, et ils me comprendront », s’obstine néanmoins Heller. Nous étions prêt à le suivre. Malheureusement, de « cœur », ce Live Another Day s’avère rapidement en être privé…

Extrême bon

   On distinguera, en terme de qualité, les six premiers épisodes des six derniers. Le début de saison, qui oscille entre le moyen voire le bon (le 1, le 2, le 4 et le 6) et le très mou du genoux (le 3 et le 5), a cet intérêt, malgré tout, de ne pas fondamentalement se tromper sur la nature – et le cœur – de 24. Sans génie, la série orchestre bien les divers arcs narratifs séparant Bauer, Heller, O’Brian et la C.T.U., jusqu’à parfois tracer quelques beaux parallèles lors de certains split-screens. Le season premiere, par exemple, est proche de raviver la flamme en plusieurs occasions, notamment avec ce teaser inhabituel (faisant que le classique « events occurs in real time » n’intervient qu’au bout de six minutes), conçu en fait pour prolonger la mise en abyme de la fin de la saison 8 où Bauer, parce que devenant fugitif, s’extrayait des radars et du cadre ; ici, en effet, l’on entre dans l’histoire précisément parce que Bauer vient d’être « capté » par les agences à sa recherche. On se félicite, également, de retrouver Tate Donovan de The O.C. et Damages, qui, avec cette lueur dans les yeux toujours douce mais dérangée, est un bel acteur très propre à 24 ; quant à Yvonne Strakhovski, utilisée comme relais spectatoriel, il faut lui reconnaître qu’elle parvient à se libérer, au fur et à mesure, de ses insupportables prestations dans Dexter.

   De ces six premiers épisodes, néanmoins, le doute déjà survient. A l’image de l’épisode 4, riche en action mais beaucoup trop maîtrisé, la série rejoue ses gammes avec plus de maîtrise que lors des trois saisons précédentes, mais manque d’une folie qui elle avait toujours été présente. Le compositeur Sean Callery, d’ailleurs, illustre bien cet état de fait lorsque dans ce même épisode 4, il convoque, sans la moindre variation aucune, la musique de l’un des plus beaux moments de la série – la fin de la saison 4 – pour accompagner la séquence où l’agent Morgan « arrête » Bauer au nez et à la barbe de l’unité d’élite. Le problème, en fait, est simple et se résume ainsi : la beauté de 24 a toujours tenu dans sa poésie de l’épuisement et de la démesure. Soit la folie du chrono, de l’éternel retour, de la journée qui se referme là où elle avait commencé, avec le soleil refaisant son apparition ; 24 est grande lorsqu’elle trouve, comme les sportifs, le second souffle ; lorsqu’elle se plonge dans la répétition, dans l’obsession, jusqu’à la mort, jusqu’à l’absurde, jusqu’à la perte de son identité.

   Or ce format de 12 épisodes, s’il permet certes d’affiner la qualité du programme quelque peu chaotique des dernières saisons – et aux scénaristes James Hellerien de réviser patiemment leur discours –, prive précisément 24 de son cœur. Et ce vétéran de guerre dont nous parlions, si sympathique, finit par inspirer notre pitié lorsqu’il tente malgré tout de mimer le format des jeunes séries à la mode : lorsqu’il en oublie, en fait, que le message, c’est le média : que son fond a toujours été sa grandeur, sa monstruosité, ses immenses trous d’airs, pour que de manière ultime, le récit semble, comme le héros, s’essouffler, trébucher, s’abandonner. Le message de 24, oui, c’était la Fox, c’était celui d’une époque, d’un certain format arrivé en bout de course – pas d’un nouveau modèle arrivé à son apogée avec True Detective. Tous les grands moments de 24 sont nés non pas de la maîtrise auteuristique, mais d’une impasse chaotique, d’un récit devenu impossible à écrire. Que ses plus beaux épisodes n’aient jamais été ni les premiers ni les derniers d’une saison, mais au contraire ceux plongés dans la lourdeur et la difficulté d’un troisième arc narratif – les épisodes 15 à 20 furent souvent excellents – en est une preuve redoutable.

   En somme, 24, c’était la série dans tout ce qu’elle n’a plus rien d’actuel ; une série-monstre, sans grand architecte, sans pause pour prévoir les détours et retournements ; la série anti-littéraire, qui savait qu’elle partait de l’échec, qu’elle finirait dans l’échec, qu’elle échouerait à être ce qu’elle voudrait être, et n’était dirigée que par personne d’autre que le rythme infernal et carnassier d’une chaîne. C’était la série tout sauf souverainiste à la True Detective défiant avec une morgue bien naturelle le cinéma et la littérature. C’était ce que ce que tous les nommés aux Emmys, aujourd’hui, ne veulent profondément pas être, et ne sont en fait plus : une série. Une roue tournant sur elle-même.

   Aussi, ce Live Another Day, parce qu’il manque paradoxalement d’échecs, parce qu’il tente même de les éviter à tout prix, ne semble jamais en mesure d’accéder à la toute brillance de 24, celle qui transpirait et qui n’en pouvait plus ; c’est-à-dire une balle dans la tête de Ryan Chappelle, c’est-à-dire une effusion totale et inattendue, seul, dans une voiture, c’est-à-dire le sacrifice d’un innocent et de sa seule relation encore véritable avec une femme pour obtenir des informations d’un ressortissant chinois, sans même un regard pour l’autre. Il n’y a malheureusement dans cette demi-journée aucun de ces moments.

 

   Sans embrasser donc entièrement la cause du programme, Live Another Day se présente rapidement à nous de manière pragmatique, avec cette ambition de représenter, en douze points, la neuvième tragédie d’un héros. De ce point de vue-là, les six derniers épisodes s’avèrent un échec cinglant et constituent la plus grande déconvenue de la série. Pourquoi ? Parce que, assez vite, Jack Bauer – et avec lui, Kiefer Sutherland, bien à la peine – s’avère être ce que cette saison a de plus mauvais. « I hate these people so much », explique Bauer à Kate Morgan pour justifier sa torture, dans un hôpital, sur la fille de Margot El-Harazi1. La phrase est si risible, si manichéenne, qu’initialement il est naturel de la prendre avec le sourire, de préférer l’attribuer à une faute de goût passagère. Le problème, malheureusement, est plus profond – car cette phrase va s’incarner, à partir de cet épisode, dans chaque situation jusqu’à la fin. En fait, face à un personnage devenu quasiment impossible à écrire, qui a tout vu, tout fait, tout perdu – soit une espèce de statue de marbre sur laquelle glisse tout développement émotionnel ou allégorique –, les scénaristes opèrent le pire développement possible.

   En effet, ils traitent bel et bien l’extrémisation du personnage, impossible à ignorer suite à la fin de la saison 8 – aussi, Bauer balance des droites gratuites ou jette des ennemis hors d’état de nuire par la fenêtre – mais se refusent à lui ôter sa condition de héros (puisque Bauer, profondément, s’en prend toujours au mal « qu’il déteste tellement »). Très rapidement, cette volonté de maintenir en vie cette contradiction témoigne d’une vision de la morale biaisée, laissant sous-entendre que la détermination du bien et du mal par un personnage ne peut être interferée par sa propre morale et ses propres agissements – comme si le bien et le mal ne dépendaient pas de la perception humaine et existaient donc, immanents, allant de soi, captables a priori. Bref, la série, à tenter à la fois de protéger Bauer tout en admettant sa violence, se retrouve à tourner en rond, à nier sa propre nature (la folie profonde de son personnage). Pour la première fois, la série devient moralement douteuse, puisque ce n’est plus Bauer mais la perception même de Bauer qui n’est plus honnête en sous-entendant que la définition du bien et du mal est un processus distinct du point de vue – pourtant ici envahi par une folie incontestée.

   Bien sûr, on pourrait alors retourner le problème à l’envers : énoncer que 24, série d’action, n’essaye précisément pas d’être Mad Men ; qu’elle ne flirte pas avec le concept à la mode du anti-héros et nous livre un pur héros qu’elle ne questionne pas, et ce comme elle l’a toujours fait – or ce serait une erreur. Au contraire, le conflit au cœur de 24 a toujours été d’interroger le bien-fondé des agissements de Bauer, profondément incontestable dans un cadre politique mais terrifiant d’un point de vue humain. Et on retrouve bien, dans la disparition de ce conflit, la patte du scénariste Manny Coto, ici showrunner, et qui opéra exactement la même pirouette pour « sauver » Dexter lors de son passage sur la série de Showtime – soit approfondir la folie et la violence sans jamais questionner le fait que son personnage puisse cesser de déterminer le bien du mal2. Pour Coto, clairement – qui a déjà expliqué traiter Bauer comme il traitait Dexter – le bien et le mal ne peuvent être admis comme un conflit intérieur (cela serait trop dangereux et exigerait de la série qu’elle assume sa noirceur et les actes de ses personnages – soit, donc, les conséquences même du récit) : non, le bien et le mal sont en tant que tels, et Bauer et Dexter, aussi extrémistes soient-ils, les connaissent. Or un grand récit, comme un grand héros, est quelqu’un qui doute, en permanence, d’être mauvais. Et c’est précisément lorsque 24 nous laissait à douter des choix de Bauer, qui opérait souvent le mal pour faire prévaloir un plus grand bien, que la série était inoubliable.

   Aujourd’hui, Bauer est bon. Bon, et extrémiste dans le bon – donc très bon. Il est même, pourrait-on dire – comme lorsqu’il fait preuve d’assurance et de prétention (« ferme-là », « ne me dis pas quoi faire », etc…) – d’un bon « décomplexé ». L’épisode 10 en est peut-être le plus bel exemple, puisque lorsque Bauer se retrouve dans la salle d’interrogatoire face à Steve Navarro, celui-ci est volontairement écrit avec exagération comme un homme insupportable, dénué de raison et juste là pour titiller Bauer dont on sait qu’il finira par lui en « foutre plein la gueule » : c’est 24 qui se gargarise d’elle-même et de son bien-fondé. De la même façon, lorsque Kate Morgan attaque Navarro et que Bauer doit intervenir, si l’on croit au départ retrouver une scène ambiguë où Bauer devrait s’en prendre au bien pour faire prévaloir ses objectifs (tirer sur Morgan car il faut que Navarro survive), Navarro craque… et l’on comprend que Bauer et Kate étaient de mèches. Comme si 24 jouait à 24 mais n’osait plus l’être.

   Oui, où sont donc passées ces séquences tragiques, cornéliennes, où Bauer, par exemple, devait laisser le mari d’Audrey mourir ? Où est ce Charles Logan de la saison 5, qui ne se démontait pas devant Bauer, le regardant droit dans les yeux, suffisamment courageux pour ne rien lui dire, suffisamment courageux pour se montrer à sa hauteur ? Où est ce mal sensible et concret que Bauer devait faire régner (celui des hommes bons mourant devant nos yeux) pour obtenir le triomphe d’un bien beaucoup plus abstrait (celui d’un pays, intangible) ? Dans Live Another Day, la violence de Bauer est non seulement devenue, plus que robotique et terriblement rationnelle, gratuite, mais aussi constamment exercée contre une forme de mal incontestée. En somme, la série, prétendant admettre l’extrémisation de Bauer, fait croître sa violence mais ôte parallèlement tout questionnement quant à ses cibles – il ne reste alors plus qu’une une succession de scènes où l’on se gargarise des coups de sang de Bauer, extrémistes dans le bien immanent. Comme dans Dexter, le récit se fige, terrifié d’avoir à admettre le monstre que son personnage a été contraint de devenir, après une répétition surréaliste d’épreuves – terrifié de nous laisser voir son propre mal. Comme dans Dexter, on finit par haïr le héros.

 

   Reste ensuite le season finale, probablement l’épisode le plus déséquilibré sur les douze, détenteur autant des meilleurs moments de la saison que des pires. Car le conflit initial, naturellement, nous réjouit : il faut enfin sacrifier le bien pour le faire prévaloir dans une plus grande généralité (aussi, Bauer n’a pas d’autre choix que de laisser Kate Morgan sauver Audrey). La mort de celle-ci, néanmoins, pose un plus gros problème. Non pas parce que le ressort de tuer la femme aimée de Bauer se fait vieux – que Morgan, à l’inverse, parvienne à la sauver aurait conclu les arcs narratifs des uns et des autres de manière trop facile, et on pardonne en ces instants à la série de se répéter tant elle a déjà vécu – non, l’immense erreur de la série se joue, encore une fois, dans la réaction de Bauer. Effectivement, lorsqu’il apprend la nouvelle de la mort d’Audrey, une belle impossibilité se pose : craquer, il l’a déjà fait. Que reste-il d’autre à dire, à vivre, à montrer, pour lui comme pour la série ? L’idée, finalement, d’un abandon, voire d’un suicide, paraît se poser le temps d’un beau flottement. Mais non : le comportement sera simplement le même que dans la saison 8. Exactement, ou presque – car alors que dans la saison précédente, il franchissait les frontières de la morale en s’attaquant à des possibles innocents, ici la situation est parfaite puisqu’il a de la chair fraîche – chinoise et désireuse de déclencher la guerre – à disposition. Bauer fait alors exactement ce qu’il a toujours fait depuis le début de ce Live Another Day : il s’extrémise dans le bien et s’y complaît dans sa sauvagerie.A la machette et au sabre. Ici, 24 n’a jamais été aussi mauvais ; c’en est même à vomir. La seule chose qui aurait pu être belle, dans ce déchaînement de violence, c’est si il avait été opéré alors que Bauer était précisément en passe de mourir, seul contre tous, plus que jamais au bord de l’échec, quasiment déjà condamné… c’est si c’était précisément cette rage qui était venue le sauver. Comme si, oui, Bauer avait besoin de la tragédie comme d’une essence pour gagner. Cela est effleuré mais jamais véritablement assumé.

   De ce finale, néanmoins, on retiendra aussi de beaux instants. Principalement en fait toutes les réactions à la mort d’Audrey – exception faite, évidemment, de celle de Bauer. Les plans de Kate Morgan, face au trépas de la dernière chose qu’aimait l’Homme Bon, ont une certaine force ; mieux, l’annonce à Heller, faite avec une vraie beauté, qui voit le président s’évanouir et, par conséquent, le visage de Bourdreau se figer, touche une corde. Le discours, également, de Heller – décidément la véritable âme de cette saison – sur son oubli à venir, qui emportera même la mort de sa fille, apporte une abstraction, dans cette série folle sur le temps, plutôt belle. Enfin, la toute dernière séquence a l’intelligence d’être aussi parfaitement logique que douce. Le « you’re my best friend » de Bauer à Chloé, autant touchant de par le fait que Bauer nie comme un enfant ne pas avoir d’amis (puisque Chloé ne lui avait pas dit qu’elle était sa meilleure amie mais sa seule amie) que dans sa volonté de dire à Chloé qu’il l’aime (après tout, elle est bien la seule femme de son entourage à avoir survécu, exception faite de sa fille), est particulièrement tendre.

Concept

   Aujourd’hui, il est difficile de prédire l’avenir de 24, qui reste une marque forte pour la Fox, aux audiences convenables et importable dans le monde entier, mais s’appuie sur un budget élevé et un acteur – Sutherland – pas forcément désireux de continuer l’aventure. Il est en tout cas marquant de constater que ce dernier, qui avait toujours attribué la réussite de 24 à son concept et espérait que la série se prolonge sans Bauer, ait finalement accepté de rejoindre ce Live Another Day où c’est précisément Jack Bauer qui a survécu au concept. Peut-être se trouve aussi là, en quelque sorte, la signification de compteur silencieux, à la fin du tout dernier épisode, et ce alors que la séquence ultime ne voit aucun personnage perdre la vie : parce que Live Another Day, à défaut de ne jamais ressusciter 24, n’a jamais cherché qu’à libérer – bien piteusement – Jack Bauer de son fardeau. En somme, avouons-le : le dernier exploit de Bauer (peut-être le plus grand de tous) a été de survivre à 24 elle-même. D’aller jusqu’à tuer son concept. Probablement aurait-il été préférable que cela soit l’inverse…

 

NOTES

1Épisode 7.

2Voir nos deux critiques de la saison 7 et 8 de Dexter pour plus d’approfondissements :

http://yesfuture.fr/dexter-morgan-ne-perd-jamais-retour-sur-une-saison-7-ecoeurante/

http://yesfuture.fr/dexter-saison-8-la-mort-enfin/

Breaking Bad, saison 5 – le stade limpide du Mal

Le stade limpide du mal

    Au premier abord, la grande surprise que nous laisse Breaking Bad avec son dernier épisode, elle n’est ni dans notre cœur, ni dans notre tête : elle est dans notre bouche. Elle est dans le fait que, pour la première fois, ce n’est pas un goût épicé qui chauffe notre langue ou notre palais, mais celui, plus conventionnel, du « satisfaisant ». Et, initialement, on a beau digérer le plat comme il faut, toujours est-il qu’on reste sur sa faim. « Satisfaisant », se dit-on face à notre serviette même pas salie, c’est un terme à la mode trop souvent employé par les commentateurs ; vous savez, ceux qui dressent des listes, des éléments à cocher, des questions à répondre, puis concluent « c’était satisfaisant »… ou pas. Or une œuvre d’art n’a pas à satisfaire – jamais. Et Breaking Bad, comme toute bonne œuvre d’art qui se respecte, a, oui, toujours cherché au contraire à rentrer dans le lard. Or là, curieusement, disons-le : ça sent la sécurité… mais, en même temps, certes, c’est « satisfaisant », et, certes, commence-t-on à admettre, peut-être Vince Gilligan et son équipe ont-ils eu raison de prendre cette route compte tenu du lynchage général reçu par le series finale de Dexter une semaine plus tôt. Puis, finalement, on comprend. On comprend que, à l’image de ce premier plan où Walt déneige le coin de fenêtre d’une voiture comme s’il grignotait notre propre écran, nous sommes, avec ce dernier épisode, passé de l’autre côté du rideau. Contre toute attente, le finale de Breaking Bad… est un épisode sur la paix. Explications.

 

   Se raccrocher au mal par orgueil ; y plonger totalement, non pas juste par soif de pouvoir… mais parce qu’on a plus a rien d’autre pour sauver la face : voici l’une des plus belles idées qu’a pu développer Breaking Bad et qui arrive à son paroxysme lorsque Walt, dans l’épisode 14, téléphone à Skyler pour l’innocenter aux yeux de la police. Pour l’innocenter… mais aussi pour lui-même jouir de son effroyable puissance. Pour, oui, même dans la douleur la plus atroce, continuer de satisfaire Heisenberg presque par défaut, puisque Walter White n’a lui plus aucun avenir ; pour – comme lorsqu’il s’enfuyait ou regardait sombrement Skyler tout au long de la série, lui laissant deviner une terrible situation sans la lui faire partager – continuer à faire transpirer sur lui quelque chose que les autres ne peuvent connaître : l’intense gravité d’une vie qui le rend supérieur. Cette dualité, elle est évidemment au cœur de la série (et de notre propre cœur, en tant que spectateur)… mais, pourtant, dans le finale, elle a faussé compagnie. Pour la première fois, elle s’est tue. Pourquoi ? Parce que, comme en témoigne ce plan où Walter se confond avec une colonne dans la cuisine de Skyler, la vérité, c’est qu’il n’est déjà plus vraiment là ; qu’il se fond, lentement, dans les décors ; que dans ce bar du New Hampshire, un épisode plus tôt, Walter White s’en est allé…

 

   Car peut-être faut-il en effet voir « Granite State », le sublime pénultième épisode de la série, comme l’autre facette du finale. Ici, plus que jamais, Walt est torturé, rejeté par ceux qu’il aime et trahi par son fils – quand Heisenberg, lui, va plutôt bien (Todd fait ses louanges, Robert Forster admet qu’il est de loin son plus gros client, etc… ). Lorsque, au bar, Walt découvre à la télévision cet entretien avec ses anciens partenaires, on réalise alors une chose déterminante : aux atermoiements des co-fondateurs affirmant que l’homme qu’ils connaissaient n’existe plus, ce n’est pas la tristesse qui saisit Walt… c’est la compréhension qu’il a réussi.

   En effet, durant tout l’épisode, il nous est répété que le visage du fugitif est sur toutes les chaînes et dans tous les journaux – sans pourtant que cette petite célébrité ne soit partagée avec nous, spectateur, alors coupé du monde comme Walt l’est dans sa cabane. Certes, quelques articles, éventuellement, nous parviennent au beau milieu de la neige, avant d’être précieusement découpés et collés sur un mur. Mais, le papier, qu’est-ce vraiment face au pouvoir de la télévision ; qu’est-ce, comparé à la possibilité de voir ses anciens partenaires parler de soi comme un entrepreneur, reconnu pour son produit et sa marque (« sa » drogue bleue, etc…) ? L’idée, alors, est terrible : et si Walter White était moins venu au bar pour téléphoner à son fils… que pour permettre à Heisenberg de, enfin, se voir à la télé ? Pour, oui, jouir de sa puissance ? Pour la contempler et s’en satisfaire ?

 

   Il faut dire que tout « Granite State » pourrait être une pièce de théâtre. Ce Walter White, seul face à son chapeau, dans cette petite cabane, on dirait du Beckett ; c’est La Dernière bande, c’est En attendant Godot ; ça a le délice autant du récit le plus terriblement réaliste qui soit – ce que la série n’a pourtant pas toujours été – que de celui visant au sublime métaphysique. Ici, oui, on attend Godot… on attend la mort de Walter White qui, hésite, hésite et hésite à enfin traverser ce long chemin neigeux et allégorique de la mort. On attend Godot, et on attend Heisenberg et sa dernière et définitive victoire sur le corps qu’il habite ; on attend la suprématie du Diable sur l’homme, qui, face à un Dimple Pinch, finit, abattu, par s’en aller… par, malgré les apparences, bel et bien se rendre. Mais pas aux forces de la police1.

   Ainsi, tout comme le conflit inhérent à Breaking Bad, Walter White meurt précisément en cet instant. Face au piège narcissique, il cède mais ne tombe pas ; au contraire, il laisse consciemment Heisenberg s’aventurer dans l’eau de son propre reflet ; il laisse la dernière puissance de son être aller vers la mort dans le seul espoir d’être, pour une dernière fois, productif. Comme un animal qui s’éloigne pour agoniser, Mister White, lui, se retire de la diégèse, par pudeur, lâchant prise face à sa maladie, la seule à l’écran dans Felina ; une maladie qui, une fois la dernière étape de son plan atteint, peut alors mourir fier, dans la joie et l’euphorie. Riant du stade terminal et de sa soif de néant, dans sa véritable maison, un laboratoire.

 

   Voilà pourquoi Felina est un épisode sur la paix et sur le lâcher-prise, sur une certaine prévisibilité. Malgré l’action et la violence peuplant le cadre, c’est en effet très étrangement ce qui accompagne l’épisode du début à la fin : un désir d’assumer et d’être clair ; de n’être, enfin, qu’un. Ainsi à l’image de Heisenberg qui prend le pouvoir, qui joue cartes sur table, la série se fait évidente, simplement pour que, oui, ce « criminal mastermind » (n’en déplaise à Marie), puisse librement exercer ses compétences et conclure l’histoire dans la clarté, la justice et la volonté de rendre à tous – personnages comme spectateurs – ce qu’ils méritent. Avec, en son centre, cette sublime idée que, de manière ultime, Walt, dans ce bar du New Hampshire, a laissé Heisenberg le mener à la mort par esprit de sacrifice.

 

   Les plus belles fins sont celles qui font sens dans l’évidence ; celle de Breaking Bad en fait partie. De cette intrusion chez les Schwarz, dans un pur esprit d’escalade du mal faisant d’Heisenberg un personnage tout droit sorti de Funny Games, là pour enfin s’attaquer aux personnes créatrices de sa furie et que le cancer n’avait fait que réveiller, jusqu’à ce dernier plan funeste, une impression prédomine : celle de la plus grande noirceur, oui… mais aussi celle de la plus grande exaltation. « Retirant la main, lorsque déjà la main se tend ; hésitant comme la cascade qui dans sa chute hésite encore : — c’est ainsi que j’ai soif de méchanceté »2, écrivait Nietzsche. Dans sa chute, Breaking Bad n’hésite plus. Elle exécute dans la joie. Elle embrasse, pour la première fois, de manière tout à fait unilatérale, son cancer.

 

NOTE

 

1[SPOILERS concernant la fin de DEXTER]Ironiquement, cet épisode, diffusé la même semaine que le series finale de Dexter, trace un parallèle entre la vie de reclus de Walter White et celle de Dexter Morgan, devenu bûcheron [Fin du SPOILER]. Mais où tout reste désespérément conceptuel chez Dexter – faux, en somme –, Breaking Bad consacre un épisode entier à cette cabane, sans reculer devant l’idée de passer une heure seul avec son personnage et de s’attaquer à ses ténèbres. Paradoxalement, Dexter a beau régulièrement convoquer la voix over de son protagoniste principal, la série reste à des années-lumière de la qualité littéraire de Breaking Bad, pourtant bien plus silencieuse. Dans « Granite State », on danse avec la mort… Pas besoin de mots. Un long chemin enneigé, ou un bar, avec un téléphone d’un côté et une télévision de l’autre, disent tout.

2Ainsi parlait Zarathoustra.

Dexter, saison 8 – la Mort, enfin

Dexter saison 8 - La mort, enfin

   Un regard-caméra. Voilà comment se conclut finalement la huitième et dernière saison de Dexter. Le procédé, censé bousculer le spectateur et briser le quatrième mur de la vraisemblance, n’a pourtant pas vraiment fait trembler ceux de nos salons ; il faut dire que plusieurs récits contemporains centrés sur des psychopathes ont déjà précisément choisi de refermer leur histoire ainsi – on peut, récemment, penser à l’adaptation cinématographique d’American Psycho ou à la belle conclusion de Damages.

   Où, cependant, ces deux exemples convoquaient le regard-caméra pour insister sur l’impénétrabilité de leur personnage, sur la folie transpirant le long de chaque pores de leur peau, sur l’impossibilité de s’extraire de l’aliénation, bref, sur l’impasse totale, Dexter, ici, s’en sert à d’autres escients. Celui, en fait, de reconnaître qu’il était légitime d’attendre que Dexter soit jugé par la société, que ses meurtres soient découverts par cette dernière… mais que, cette société, elle ne sera pas diégètique ; que, si le regard-caméra a attendu 96 épisodes pour jaillir enfin, c’est parce qu’il est là pour nous révéler que ce jugement tant attendu, il nous incombe à nous, spectateurs. « Jugez-moi, maintenant »… Dexter, sur sa vieille chaise en bois comme sur une chaise électrique, attend notre sentence. Il aurait pu mourir dans la tempête, mais il ne l’a pas fait. Il aurait pu vivre avec Hannah, mais il ne l’a pas fait. Au lieu de cela, il s’est extrait, dans un monde ni vraiment fictionnel ni vraiment réel, dans cet espace reliant le spectateur à la série1 ; ici, il va rester, dans cette petite chambre boisée où nous pourrons prendre une décision, l’un après l’autre.

   Ainsi, vous le comprenez, cette critique ne sera pas une critique : ce sera une exécution. Parce qu’après huit saisons de bon et de moins bon, il est venu le temps pour Dexter de passer sur notre table. On l’y a bien scotché, on lui a prélevé un échantillon de sang et on a déjà commencé à lui faire défiler quelques photos de ses méfaits – et finalement, la série n’a pas l’air de protester. Elle semble plutôt hausser les épaules. Donc c’est parti – nous voici en train de nous pencher pour la dernière fois sur Dexter. Et on va y aller au marteau. Objectivement, mais au marteau.


   Commençons d’abord par l’immense problème qui ronge Dexter depuis la saison 5 et que sur lequel nous revenions déjà ici2 : l’incapacité totale de la série à s’opposer à son personnage, à s’élever au dessus de lui pour le placer au centre d’un véritable conflit philosophique. Cet infâme écueil arrivait à son apogée dans la saison 7 où tout, absolument tout, dans le récit, était redirigé, remodifié, transformé pour convenir à Dexter (ses victimes étaient plus que jamais d’horribles néo-nazis, le tueur de sa mère n’avait absolument aucun regret, le fils d’une de ses anciennes victimes était bien plus heureux maintenant que son père était mort, etc…). Contre-sens total puisque la série n’avait jamais été aussi bonne que lorsqu’une voix forte s’opposait à celle de Dexter, désireuse de le bousculer, de le dégager, même, de sa petite série qu’il semblait trop facilement contrôler. C’est précisément pour cela que la quatrième saison fût une si grande réussite ; avec l’introduction d’Arthur Mitchell – le Trinity Killer – le récit s’élargissait comme jamais, nous plongeant dans le quotidien d’une autre forme de noirceur sans que Dexter n’en sache rien ou que son insupportable voix over nous vienne dire quoi en penser. En nous permettant de prendre de l’avance sur Dexter, en nous laissant, en certaines occasions, passer de l’autre côté du rideau, un grand tableau alors pouvait s’étendre…

   Toute proportion gardée, il faut donc reconnaître à la série, qui se tient silencieuse sur notre table, que l’apparition de Evelyn Vogel fût judicieuse. Nous propulsant à la fois vers l’origine du problème, chose essentielle pour la fin d’un récit, le personnage incarné par Charlotte Rampling interpelle de par sa qualité de relais spectatoriel tout à fait honnête. Honnête parce que, enfin, quelqu’un vient poser les questions qui fâchent – « qu’est-ce qu’un monstre ? », « l’amour de Dextra pour Debra est-il valable, passé outre les petites sornettes des voix over ? », etc… Honnête, aussi, de par sa folie, de par son désir d’embrasser Dexter dans sa notion de tueur – car, ici, la série révèle au grand jour ses propres tourments, sa volonté obsessive de toujours défendre son personnage principal, d’en faire presque un héros, un vigilante noble, un Batman… Vogel, ici, pose donc un corps sur le spectateur naturel d’une série bel et bien malade – et tout de suite, le récit gagne en questionnement. Tout de suite, on s’élève au-dessus des mensonges de Dexter pour emprunter un courant émotionnel plus véritable – celui sur la dualité, sur les aspérités du monstre. Incontestablement, l’ensemble s’en trouve amélioré, de Quinn, dans sa volonté de s’attacher à Debra, à Harrison, et sa passion maladive pour les glaces…

   Premier verdict, donc : les quatre premiers épisodes de la saison, conclus par le plongeon suicidaire de Debra entraînant Dexter avec elle, sont, sans être exceptionnels, d’une qualité inespérée compte-tenu des dernières saisons. Mieux, la série parvient alors même à viser deux fois dans le mille : d’abord dans le season premiere, quand Debra affirme à Dexter être en enfer et le mériter, lorsque lui est en revanche nulle part, simplement perdu3… ici, la série admet brillamment sa difficulté à affronter la réalité de son récit, sa tendance désespérante à errer, voire stagner, dans un entre-deux, trop effrayée par sa véritable noirceur, par, oui, le grand funeste et les flammes de l’enfer… qui, de manière ultime, surgiront lors du dernier épisode. L’autre moment bien aiguisé, il survient quand Debra découvre que son père s’est suicidé à cause de son fils adoptif, à travers une phrase, toute simple : « No one deserves to be in pieces… in bags ». Là encore une voix forte s’élève – une voix de l’évidence, de la naïveté, presque, qui, pourtant, fait vaciller les choses. Il est alors clair que c’est exactement ce dont a besoin la série – de notions évidentes et surélevées.


   Puis, avec le cinquième épisode, vient le second arc de la saison. Et, inexplicablement, la série commence à faire marche arrière comme si elle avait été reconduite pour deux saisons supplémentaires. Dexter, tranquillement, est redirigé vers le confort, vers l’absence de contestation – constat d’autant plus douloureux que cette frilosité habituelle entraîne pour la première fois Debra avec elle, qui, en quelques minutes, tombe dans les bras de Dexter après avoir tenté de l’assassiner – avant quelques épisodes plus tard, d’aller même jusqu’à héberger Hannah, comme si les quinze derniers épisodes n’avaient pas réellement existé. Lentement mais sûrement, on s’éloigne du sujet, de ses pulsions propres, du sang qui coule de la blessure introductrice et dont il faut absolument suivre l’écoulement.

   Pire, les ridicules voix over de la saison 7 « Oh, Hannah, je ne pense qu’à toi », « Oh Hannah, comme je donnerais pour tout pour redevenir insensible » signent leur grand retour, collant de la poésie de pacotille sur des images qui n’expriment rien – en somme, quelque chose d’à peu près aussi insensé qu’une œuvre médiocre nous chantant « oh, quelle œuvre magnifique que je traverse… ». Quant aux rares bonnes idées, elles sont malheureusement pour la plupart gâchées. Prenons deux exemples : d’abord, le personnage de Cassie, la voisine, qui cherche à percer le « mystère Dexter » et qui trouve du charme à l’étrange. Incontestablement, il y a là un bon protagoniste tant elle représente parfaitement le spectateur type de Dexter : à savoir une femme, qui aime à s’imaginer comme la rédemptrice d’un homme sombre – qui reste persuadée qu’il y a quelque chose à sauver même chez le pire des hommes, qui, face au vide absolu, à l’absence totale de définition, de sujet ou de sens, ne bronche, finalement, jamais – qui, inlassablement, allume sa télé. Comme nous. Ce personnage, oh, qu’il fût infiniment plus osé et profond que ce soit Dexter lui-même qui la tue…

   Autre idée mal exploitée, celle de l’apprenti, dotée évidemment d’un certain potentiel compte tenu de l’importance de l’héritage à l’aube de toute fin. Problème : si son sort, en tant que tel, assez brutal, n’est pas dénué de sens, son introduction est trop bâclée. Il eut fallu qu’il apparaisse plus tôt dans l’histoire, pas forcément dans sa rencontre avec Dexter mais dans son existence propre : qu’on le voit évoluer, hésiter, basculer… cela fût autrement plus intéressant que de le voir surgir d’une intrigue secondaire, avec collé sur lui, de la même façon, « personnage secondaire ». En somme, ce deuxième tiers nous refroidit, nous ramène à cette fâcheuse réalité qu’est devenue celle de Dexter ; les épisodes 5 à 8, sont oui, d’un niveau devenu habituel – médiocres. Et en passant les photos de ces derniers devant le corps ligoté de la série, force est de constater que l’on devient franchement pessimiste quant à son avenir. Mais, en cet instant, il nous vient, oh, grande surprise, de la compassion – il nous vient l’envie de revenir un peu sur ses géniteurs. Sur les raisons du mal – sur, en somme, ses scénaristes. Parce que, en fait, en France comme ailleurs, personne n’évoque vraiment ce qu’est devenue la salle des scénaristes de Dexter avec le temps. Mais, oui, nous y songeons alors, nous compatissons : les parents de Dexter, ah, ce sont des hyènes.

   Il suffit de voir l’épisode 5, de voir cette redirection désastreuse du récit, pour le comprendre, qu’il y a quelque chose de pourri dans cette salle là. Une patte, très visible, qui ne cesse de se fourvoyer, qui part toujours à contre-sens. Il est donc essentiel, avant de réserver tout jugement, de revenir brièvement sur l’histoire créative de Dexter.

   Au commencement, il y avait deux hommes : Jeff Lindsay, l’auteur, bien sûr, du livre Darkly Dreaming Dexter, et James Manos Jr., le scénariste qui l’adapta pour la télévision. Or, après l’écriture de l’épisode pilote, Manos Jr. fût rapidement débarqué par Showtime et remplacé par Clyde Phillips. On comprend donc tout de suite que le poste de numéro 1, dans l’entreprise Dexter, n’est pas acquis – il n’y a pas d’auteur proprement dit ; il y a surtout un poste, qu’il faut s’efforcer de garder. Et ce poste, Phillips, à la fin de la saison 4, décida de le quitter, épuisé par quatre longues années d’écriture sombre et violente. Mais, alors que Showtime aurait pu logiquement privilégier une solution interne et promouvoir le numéro 2 de Phillips, Scott Buck, la chaîne préféra une solution externe, soit celle de Chip Johannessen, libre depuis la fin de 24. Étrangement, alors qu’avec Johannessen la série signe ses plus belles audiences, le scénariste se retrouve lui aussi vite débarqué… pour, finalement, laisser le pouvoir à Scott Buck, resté patiemment numéro 2. Buck, pendant les trois ans de son règne, soit les trois dernières saisons de Dexter, va opérer une politique on ne peut plus douteuse : en effet, malgré l’épuisement créatif évident de la salle des scénaristes, Buck ne va jamais recruter quiconque (ou, en tout cas, aucun nom confirmé), préférant au contraire promouvoir, les uns après les autres, les scénaristes déjà présents. L’histoire, en fait, est banale, on l’a vue ou vécue dans des tas d’entreprises : Buck, face à un poste qu’il sait instable, a compris que pour accéder au pouvoir et, surtout, être capable d’y rester, il fallait obtenir le soutien de ses collègues ; il leur a donc, selon toute évidence, promis un poste jusqu’à la fin, et, surtout, aucune concurrence extérieure. Que les promotions qu’il a attribuées n’étaient absolument pas méritées compte tenu de la qualité des saisons 6 et 7, ou que la série elle-même avait clairement désespérément besoin de sang frais ne l’a visiblement jamais gêné : le monsieur a tout fait pour garder son poste. Voilà le genre de choses internes et non-dites qui, comme par miracle, explique bien des choses.

   C’est d’ailleurs sans surprise que, parmi tous les Executive Producer du programme (parmi lesquels on retrouve cinq scénaristes4), aucun d’entre-eux n’est réalisateur. En effet, après le départ de Michael Cuesta, réalisateur en chef de la première saison et Co-Executive Producer (depuis passé par Homeland), Buck, et même Phillips avant lui, n’ont jamais cru bon de recruter un réalisateur attitré, se tournant plutôt vers des « agents libres », des baroudeurs allant de série en série5. Ainsi, l’équipe créative « sauvait » un poste de producteur exécutif pour eux, scénaristes, au détriment du besoin, là encore évident, d’un réalisateur en chef. Sur les trois dernières saisons, ce manque est flagrant tant, lorsqu’on regarde Dexter, on a la sensation de rester enfermé dans les mêmes murs, en permanence – et pas des beaux murs sombres ruisselant la claustrophobie et dont on aurait l’impression qu’ils se rapprochent de nous, non ; des murs grisâtres, dont on ne perçoit même plus la matière tellement on les a vus et dont seul le fait qu’ils obstruent l’horizon leur octroie une existence, un rôle. Pour une série de seulement douze épisodes par an et avec de telles audiences – et donc un tel budget –, c’est purement et simplement anormal. Mais, clairement, l’épanouissement créatif du programme n’était pas dans l’intérêt de tous… Ainsi, oui, la compassion, est là. « Pauvre, Dexter… », pensons-nous face à la série sur notre table. « On t’a laissé mourir… ».


   Puis, nous nous ressaisissons. Les épisodes 9 et 10, vraiment, non, non, non… ils sont impardonnables. Quand même, il faut le voir, Dexter, tueur en série méticuleux, s’en aller sur son ordinateur – plusieurs jours après avoir décidé avec l’amour de sa vie qu’ils partaient en Argentine – pour taper, sur google… « Argentine » ; il faut le voir, ce brave Harrison, se cognant sur le tapis de course trente secondes après qu’il ait été établi que Hannah ne peut en aucun cas sortir en public ; il faut le voir, ce magnifique logiciel de vieillissement, nous donnant un visage informe ressemblant moins à Sexton (dont, comme par miracle, Dexter murmure le nom…) qu’à… Dexter lui-même. Et, oh, il faut l’entendre, aussi, cette utilisation abominable de Make Your Own Kind of Music ; abominable d’abord parce que, si l’on avait pas déjà établi que les scénaristes de Dexter sont des hyènes, on pourrait croire que ce sont des chimpanzés, tellement il est absurde que Vogel reconnaisse la musique uniquement parce qu’elle l’a entendue lors de l’effraction – alors que, quelques minutes plus tard, elle explique à Dexter que ses meilleurs moments passés avec son fils l’ont été avec, pour bande-son… Make Your Own Kind of Music ; abominable, aussi, parce que le thème même de la chanson est celui de l’originalité et de la liberté, de la jouissance d’être pionner – contre-sens total ici, puisque, pour tout sériphile averti, cette musique là, c’est Lost, sa trappe et des souvenirs d’une beauté qui non seulement ridiculisent la médiocrité de Dexter mais soulignent son manque flagrant de personnalité, et le fait, donc, qu’elle n’a aucune musique intérieure propre. Là, vraiment, on se sent défaillir.

   Se présente alors l’avant-dernier épisode. Au début, on a un peu du mal à y croire. La dernière intrigue de Dexter, c’est donc ça ; c’est donc « Dexter va-t-il réussir à rejoindre l’Argentine avec la femme qu’il aime ? ». La saison 7 avait beau être ratée, son conflit final nous propulsait vers le courant véritable : « Dexter mérite-il d’être puni ? » (la réponse, elle, laissait à désirer…). Ici, on en vient à se dire qu’on pourrait remplacer Dexter par un personnage lambda. « Richard va-t-il réussir à rejoindre l’Argentine avec la femme qu’il aime ? ». « Carlos va-t-il réussir à rejoindre l’Argentine avec la femme qu’il aime ? ». « Abdel-Kader va-t-il réussir à rejoindre l’Argentine avec la femme qu’il aime ? ». Dans tous les cas, ça sonne mal. A vrai dire, cette série de l’anti-escalade, lorsqu’un Breaking Bad, traité sériel de l’escalade, se conclut presque en même temps, commence même à nous faire pitié. On réalise, avec dégoût, que Michael C. Hall n’a pas évoqué en nous de l’effroi depuis des années ; qu’il n’y a chez lui plus jamais aucun éclair de vérité, de fièvre. Où sont les pures ténèbres, bon sang ? C’est même à en exploser de rire… surtout lorsque Sexton et Dexter s’opposent dans l’appartement de ce dernier, à travers une séquence qui pourrait être parodique tant aucun des deux acteurs n’ont quoi que ce soit de meurtrier. On comprend le truc, on comprend que Sexton est censé être comme Dexter, avoir un physique banal et refléter le fils qui n’a pas eu de code – mais cela, on l’a déjà vu huit saisons plus tôt, et cette relecture, avec ces deux acteurs vraiment tout tout mous, nous laisse plutôt l’impression de regarder Philippe Harel et José Garcia – deux petits employés de bureau Houellebecquien jouant aux tueurs ; qui en parlent, mais qui le savent très bien, qu’ils ne dépasseront pas la théorie. Des types banals, quoi. Ah, clairement, plus que jamais, ça nous donne envie de rentrer dans le lard, de bien la faire saigner sur la table, cette série.

   Dans ce pénultième épisode, un instant scintille, cependant. Le « Vous me manquerez aussi » de Dexter, lors de son pot de départ. Pourquoi ? Parce que c’est le seul moment de vérité – le seul moment où le courant émotionnel est touché, où nous y sommes synchronisés. Parce que, comme Dexter, nous avons quand même un petit pincement au cœur de quitter la série ; et, comme Dexter, nous en sommes un peu étonnés… Mais, néanmoins, il va de soi que cette surprise à ressentir de l’émotion vient de deux trajectoires bien, bien opposées… En effet, Dexter est surpris, car de la froideur, il est devenu plus humain ; nous, en revanche, le sommes car, au contraire, de l’émotion ressenti initialement, nous avons fini par nous en foutre. Destin opposé, donc, pour une série à la ramasse ! Il est là, oui, le cœur du problème – dans cette question toute simple : comment traiter de l’éveil émotionnel d’un personnage quand, au contraire, la série se ferme, s’éteint et, oui, fait semblant ; car Dexter a beau tomber le masque, « s’abandonner à quelqu’un », le fait est que la série, elle, nous regarde comme Dexter le faisait au premier jour : c’est un gros mensonge, oh oui, que cette œuvre filmique se refermant devant nos yeux. La voilà, en train de prétendre qu’elle est quand elle n’est pas ! Là est le véritable monstre ! Celui qui n’est que néant. Ah, il nous a fallu plusieurs années pour le débusquer… Mais désormais, il est là, sur notre table ! Nu sur la scène – là où il n’est rien. C’est la série même ! Retenons cependant encore un peu notre lame…


   « It’s hard to find mountains in Florida », nous dit Debra dans le series finale. Bel aveu, pour une série de l’anti-escalade. Mais pas une excuse suffisante : les montagnes, ça se construit avant de se gravir. Et là, vraiment, on est à bout, même un peu cynique, parce que, qu’est-ce que c’est gros, comme allégorie de la fin, que cette tempête ! On en devient méprisant, aussi : on crache sur cette série à la lame si peu aiguisée que, jamais, on ne croit à la mort de Debra – et, après huit saisons sur un tueur en série, c’est un problème. On balaye de la main des phrases comme « It’s just an absence of light, Deb », incorporées pour défendre Dexter, pour, encore une fois, ne pas traiter les ténèbres – puisque, bah non mon bon ami, si c’est juste une question d’absence de lumière, alors y a pas d’ténèbres. Est-ce que vous rigolez ? Est-ce que vous rigolez ?, demande-t-on, en serrant la mâchoire. Et quand, pour une fois, l’absence de lumière, puisqu’on va l’appeler comme ça, est capturée ; quand, pour une fois, Dexter est filmé dans un meurtre ; quand la sûreté de son geste, la maîtrise, la froideur et l’aspect clinique se pose, là, clairement et avec une certaine beauté, il faut le dire… personne ne réagit. Pas même Batista, qui se doit alors de comprendre que Laguerta avait raison depuis le début… Ah, et qu’on ne vienne pas m’objecter qu’il comprend, mais qu’il laisse passer… il s’écrase, comme tous les autres. Oh Dieu Absence de Lumière ! Comme tu es intouchable !

   Et puis vient la mort, la vraie, enfin. D’abord lorsque Absence de Lumière débranche sa sœur. Évidemment, ça ne pèse pas trop sur le cœur ; il aurait fallu que ce soit un minimum étirer sur le temps ; mais on est au bord du gouffre, presque tombé dans l’obscurité de la fin, alors l’action est là, elle doit être là, et on pardonne – mais forcément, on continue de ne pas y croire. On continue de penser à ce « miracle », évoqué précédemment… ce miracle qui, à nos yeux, ne devrait pas être celui de la vie qui jaillit, et qu’on devine trop, mais celui de la mort, enfin ! Là serait le vrai miracle de cette série – que la lame tranche, enfin, quelque part. Et alors elle tranche. Et alors, oui, le miracle survient. Et voir Dexter, sous les torrents de pluie, sortir avec le corps de sa sœur enveloppé, sans que personne ne s’en rende compte, dans un élan non pas irréaliste mais poétique et qui touche enfin au sublime, à la surélévation, au rapport direct avec les forces de la nature, avec la mort qu’on ne peut plus éviter du regard – et bien, ce passage est beau. On peut voir, enfin, quelque chose dans le corps de Michael C. Hall : on peut enfin voir le personnage reprendre vie, le cœur de l’enfant battre, le cœur du frère battre, celui sur lequel est tombé le drame, celui qui lutte, celui qui essaye de faire du mieux qu’il peut. Et le visage de Deb qui sombre, qui coule, qui ne ressortira pas, là-encore contre toute attente, alors que le « miracle » – en fait le drame – semble tout prêt de se réaliser, et bien c’est quelque chose. Ce visage qui coule dans le noir et qui y restera, là, enfin, enfin, on y est. Enfin les grandes entrailles du mal ! Enfin la tempête ! Ouf. On respire.


   Tout le reste est secondaire, même le regard-caméra, même le jugement qui nous incombe. La lame a fini par faire mouche. Le regret est qu’elle aurait dû y parvenir dès la cinquième saison, dans la continuité même du tueur de la trinité. Mais quelques hyènes sont passées par là. Les circonstances. Les egos. Bon… il faut croire que cette pauvre série en a eu assez pour aujourd’hui. Il faut croire qu’on peut la laisser s’en aller, saine et sauve, finalement… qu’est-ce que le couteau pourrait encore en tirer, de toute façon ?




NOTES


1Cela rappelle d’ailleurs sensiblement la Red Room de Twin Peaks dans laquelle – spoiler alert – l’agent spécial Dale Cooper est condamné à rester coincé…

3I am in some shitty fucking hell, which is exactly what I deserve. But you…you are lost.

4Scott Buck, Manny Coto, Wendy West, Tim Schlattmann et Jace Richdale.

5Parmi les plus fréquents, John Dahl, Steve Shill, Marcos Seiga, Ernest R. Dickerson ou Keith Gordon… que des « baroudeurs » n’ayant jamais obtenu de poste fixe sur une série et qui peuvent aller jusqu’à travailler sur cinq différents programmes dans l’année (bien que Marcos Seiga, après son passage sur Dexter, s’est lui finalement imposé comme l’un des hommes importants de Kevin Williamson, obtenant un poste de Co-Executive Producer sur The Vampire Diaries et d’Executive Producer sur The Following).

Dexter Morgan ne perd jamais : retour sur une saison 7 écoeurante

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   « La première série dont le héros est le méchant » titrait Canal Plus pour promouvoir la diffusion de Dexter en France, il y a cinq ans de cela. Le slogan avait beau n’être pas tout à fait honnête, il jouait cependant avec brio sur ce pouvoir de fascination propre à la série, similaire en fait à ces courses-poursuites que l’on peut suivre en direct sur Fox News et autres chaînes d’info américaines. Et, comme un numéro de cirque où l’on espère parfois voir l’équilibriste se rater, Dexter a longtemps alterné entre les hauts et les bas sans pourtant perdre de son magnétisme. La question, toute simple, fédérait : comment tout cela va-t-il finir ? Malheureusement, Dexter n’aura jamais été O.J. Simpson, et d’une série prétendument irrévérencieuse, nous sommes passés à ce qui se fait peut-être aujourd’hui de plus manichéen et réactionnaire dans l’univers feuilletonesque américain. Passionnante, Dexter l’est aussi incontestablement. Comme toute œuvre malade.


   Dès la saison 2, les symptômes étaient visibles. En sexualisant le personnage de Dexter, la série entamait ce processus d’humanisation du personnage qui allait plonger le récit dans une impasse. Car, avant d’être un moyen de confronter Dexter à des sentiments humains comme l’amour ou l’amitié, cette « normalisation » s’accompagnait d’une fâcheuse tendance à nier la force meurtrière du personnage. Progressivement, la série perdit toute sa fièvre et cessa de mettre en scène la réalité intime de Dexter, à savoir la façon dont lui percevait le monde et sa propre furie. Les meurtres se firent pour la plupart dans l’indolence la plus totale, et seule la saison 4, véritable planche de salut, sut noircir le tableau ; en plus d’offrir avec le tueur Trinity un redoutable aperçu de l’avenir possible de Dexter, la saison tranchait cette « humanisation » dans le vif. Rita mourait, la cellule familiale explosait, et cette indolence développée dans la série semblait alors n’avoir été qu’une illusion entretenue par Dexter – l’illusion d’une vie normale, désormais fatalement hors de portée. Pourtant, contre toute attente, la série n’a jamais osé changer. Et il est difficile de ne pas éprouver un profond dégoût au visionnage de cette septième saison.


   En effet, Dexter Morgan y est dépeint, de bout en bout (ou presque), non pas comme un homme monstrueux, mais comme un individu qui a bien souvent raison. Clairement terrifiés, suite à la saison 4, de se retrouver seul avec le personnage et sa véritable nature, les scénaristes1 ont continuellement tenté de prendre la porte de sortie et de l’humaniser coûte que coûte. Ainsi, durant cette saison 7, quasiment tout est là pour prouver à Debra et à nous que Dexter est un homme, et un homme bon. Le monde, évidemment, est peuplé de gens abominables – de préférence grands, musclés, chauves, laids, voire néo-nazis – et la police, elle, s’attarde sur des vices de procédure absurdes2. Quand Debra rend visite au fils d’une victime du Bay Harbor Butcher en compagnie de Laguerta, pas de surprise non plus : le fils est très heureux de la mort de son père et tout est parfait dans le meilleur des mondes : Dexter Morgan fait régner le bien3. Ce constat est d’autant plus triste pour la série que ses tendances fascistes ne témoignent d’aucune idéologie à proprement parler4 ; elles semblent simplement la résultante d’une trop grande peur du programme à remettre en question le point de vue de son personnage principal.


   Certes, la voix over est parfois là pour le faire, mais ces hésitations sont bien trop souvent des illusions, des phrases peu connectées à la réalité des images ou à la mise en scène, et quand Dexter, par exemple, manipule Debra, lui faisant croire qu’il la protège en refusant de tuer Hannah McKay (lorsqu’il est simplement amoureux de cette dernière)5, la voix over ne fait qu’atténuer ce comportement répréhensible6. Et si la présence d’Hannah McKay sur la table d’opération de Dexter7 pouvait laisser espérer de la part de la série enfin une forme de courage – pour une fois, le mignon Dexter n’allait pas tuer quelqu’un de laid et répugnant, mais une femme, belle et blonde – le tout tombe à l’eau quand il lui fait l’amour (scène faussement osée s’il en est). En revanche, le père de McKay est bien évidement un homme terrible, chose très pratique pour dédouaner totalement la folie de la jolie Hannah. De la même façon, le meurtrier de la mère de Dexter est un homme, viril, inquiétant et, en plus, menteur ; on ne croit pas une seconde à ses dilemmes moraux, et Dexter est d’ailleurs là pour enfoncer le clou (« you’re lying »), au cas où nous n’aurions pas compris son absence de regrets8. Dans Dexter, personne n’a jamais d’excuses – sauf Dexter.


   Étrangement, l’aspect réactionnaire n’a semble-t-il pas ému beaucoup de critiques de l’autre côté de l’Atlantique, pourtant très promptes à accuser il y a quelques années 24 et Jack Bauer d’être une série pro-Bush. Mais entendons-nous bien ; les partis pris politiques de Dexter ou 24 n’ont aucune valeur en tant que tels, seule la force de l’histoire compte. Faire de Dexter un vigilante conservateur n’est, bien que totalement contraire aux ambitions premières de la série, pas un problème en soi ; le fait que cela n’ait aucun sens l’est. Jack Bauer, comme Dexter, était un homme qui avait toujours raison – mais là justement était son drame, et là gisait la poésie d’une série paranoïaque. Bauer était maudit pour son discernement et son sens du devoir, et en allait à oublier sa propre identité et ses propres émotions pour embrasser les névroses de l’Amérique post-11 septembre. Dexter, au contraire, est un égoïste. Un homme qui s’accroche à ses émotions et son petit confort, un homme sarcastique qui fait des blagues et vit à Miami. Un homme qui a vécu ses plus grands drames, non pas, comme Bauer, parce qu’il a eu le malheur d’avoir trop raison, mais parce qu’il a fait un peu trop le malin. Ce portrait, sévère, n’est pourtant que la résultante logique de cette négation de la monstruosité de Dexter opérée par les scénaristes ; la série a tant cherché à défendre le personnage, à le camoufler, même, qu’il en est devenu impossible à aimer.


   Le season finale, « Surprise, Motherfucker ! », résume bien ces erreurs commises tout au long de la saison. La première, c’est Hannah McKay, la prétendue grande histoire d’amour de Dexter. Parce que la série a véritablement manqué un coche lors du finale de la saison 59, McKay sonne plus comme un outil narratif convoqué trop tard qu’un véritable amour. En retardant, à la fin de la cinquième saison, la découverte de Debra quant à l’identité de son frère et en excluant Lumen, la série a, rétrospectivement, sûrement fait une erreur ; car ce triangle entre Debra, McKay et Dexter, il était potentiellement déjà là, dans cette séquence où Debra pointait son arme sur les silhouettes de Dexter et Lumen. La voix over, comme souvent, a beau tenter de faire exister McKay dans le cœur de Dexter (« Oh, Hannah, je n’arrive pas à me l’enlever de la tête »), il est bien difficile de voir en elle autre chose qu’un outil scénaristique temporaire destiné à opposer Debra et Dexter10. La faiblesse de la story-line est d’autant plus frappante comparée à la séquence où Debra avoue son amour à Dexter, peut-être la plus belle de la saison – là gît un amour significatif, développé avec les spectateurs et dépassant les structures temporaires. Ainsi, s’il était facile de deviner le sens presque mathématique, à défaut de romantique, de McKay, il continue d’en aller de même aujourd’hui et on peut facilement prédire son rôle dans la structure future de la série ; elle constituera la parcelle d’humanité qui sauvera Dexter. Surtout, elle servira d’allégorie du pardon ; si Dexter et elle peuvent se pardonner, alors le monde pourra lui pardonner, et nous aussi. Ou pas.


   L’autre grande faiblesse de l’épisode intervient lorsque Dexter songe à s’enfuir et évoque cette façade qu’il a construite mais qui est devenue réelle. Or c’est un contre-sens total ; Rita, pourtant un beau personnage, est morte. Cody et Astor, dont le retour fut probablement l’une des meilleures choses de la saison, ont plus ou moins été évacués. Pareil pour Lumen. Quant à Hannah McKay, Dexter vient de l’envoyer en prison. Alors pourquoi diable Dexter déclare ne pas vouloir abandonner son monde pour s’enfuir avec Debra et Harrison, quand il n’a plus précisément plus rien d’autre que ces deux derniers ? Une réponse possible serait que, si on s’intéresse à la seule romance qui compte vraiment dans la série, Dexter n’a peur que d’une personne, et c’est Debra – et, la vérité, ce n’est pas qu’il souhaite rester dans sa façade faussement réelle, au contraire, c’est qu’il a peur de partir. On peut aussi surtout penser que, comme d’habitude, les scénaristes s’obstinent à rattacher Dexter à son « humanité » – même lorsque précisément plus rien de son monde réel n’existe tout à fait. On ne peut que le déplorer, car cette scène sur la possibilité d’une fuite aurait pu être belle, introduire avec grâce la dernière saison, amener à beaucoup de constats. Au lieu de cela, on ne peut que redouter les fausses excuses que la série nous réserve à l’avenir ; après avoir utilisé Harrison comme un prétexte pour Dexter de défendre ses arrières et de se positionner comme un père, il semble entendu que la série va se servir de Debra pour continuer à justifier les agissements du héros et son égoïsme (Dexter ne pourra se rendre à la police, puisqu’il compromettrait sa sœur). Que Dexter soit possiblement le pire tueur en série de l’histoire (combien de victimes ? Ça non plus, on n’ose pas nous le dire) et qu’il ne pense absolument qu’à lui, reste, à ce jour, un tabou. Décidément, tout le monde n’est pas aussi courageux que Breaking Bad.


   Le season finale, tout de même, trouve un autre intérêt lors sa dernière scène, où les enjeux sont enfin exprimés avec brio ; en effet, pour la première fois depuis longtemps, la contradiction de Dexter est mise en scène. Face au meurtrier de sa mère et en attendant l’arrivée de Laguerta, Dexter comprend que, logiquement, il ne peut tuer que l’un d’entre eux, car en supprimant Estrada, il tuerait la personne qu’il s’apprête à devenir s’il assassine Laguerta (« c’est elle ou moi »). La situation, cependant, est résolue dans l’hypocrisie la plus totale. D’abord, les scénaristes laissent Dexter faire le choix du cœur. Il tue le meurtrier de sa mère, mais décide d’épargner Laguerta et de se rendre à sa sœur. Problème : c’est encore une fois une illusion, et Dexter finit toujours par avoir le bon rôle, Debra exécutant Laguerta. Est-ce que Dexter savait que Debra allait le faire ? Dexter a-t-il eu la perversité nécessaire de parier sur l’amour qu’éprouve Debra pour lui ? C’est une hypothèse séduisante, mais on peut sérieusement douter que les scénaristes prennent ce virage au vue de l’accablante frilosité de cette saison.

   Seul point positif qui nous accompagnera durant cette longue pause : le fait que James Doakes, à défaut d’obtenir justice, ait fini par gagner. Car la série, enfin, l’admet : Doakes avait raison, et Dexter la crache, sa véritable identité : « just a creep motherfucker »11. Problème, ce que la série a mis cinq ans à dire, nous l’avions embrassé depuis le début. Espérons donc, pour cette ultime saison, que Dexter cesse d’avoir peur d’elle-même.


NOTES


1Avec, en tête, Chip Johannessen, showrunner durant la saison 5, et Scott Buck, showrunner durant les deux saisons suivantes.

2Voir l’épisode 4, « Run ».

3Voir l’épisode 5, « Swim Deep ».

4Bien que l’arrivée, à partir de la saison 5, de Manny Coto, scénariste issu de 24 et réputé pour son positionnement à la droite de la droite, ne fût clairement pas sans conséquences.

5Voir l’épisode 8, « Argentina ».

6« Even though everything I just said is true », explique Dexter à propos de sa volonté de protéger Debra

7Voir l’épisode 6, « Do the Wrong Thing ».

8Voir l’épisode 12, « Surprise, Motherfucker ! »

9Somme toute réussie et clairement sous-estimée.

10La pauvreté de la mise en scène, qui elle aussi a beaucoup perdu en qualité au fil des années, contribue également à ce manque de crédibilité. C’est d’ailleurs lorsque celle-ci connaît un joli sursaut, durant le montage final de l’épisode 8, que l’amour entre Dexter et Hannah paraît furtivement réel, les deux se retrouvant dans la végétation.

11Cet aveu est aussi renforcé par la disparition bienvenue du Dark Passenger dans l’épisode 10, « The Dark… Whatever ».