Marquant le retour de Ridley Scott à la science-fiction trente ans après Blade Runner, Prometheus se profilait comme un film non-seulement très attendu mais extrêmement classieux. Classieux de par la présence de Scott à la réalisation et celle de Damon Lindelof, référence en terme de récit mystérieux avec Lost, à l’écriture. Classieux aussi de par sa manière de jouer sur sa nature de préquel à Alien, excusez du peu, tout en clamant être plus. Classieux de par sa promotion virale réussie, de par son tournage en 3D au milieu de décors reconstitués, de par son casting hype (Michael Fassbender, Noomi Rapace ou même Idris Elba, destiné éternellement à porter sur son corps et son ventre naissant l’ultra-hype de The Wire), de par ses taglines ambitieuses et de par même, avouons-le, son titre, un tantinet prétentieux comme n’hésite pas à le reconnaître Lindelof.

 

   Lent et sublime, le début de Prometheus correspond parfaitement à ces prétentions qui transparaissaient de la promotion du film. A la manière d’un Werner Herzog qui, avec Encounters at the End of the World et The Wild Blue Yonder, plongeait dans les fonds marins pour y puiser une étrangeté tout à fait extraterrestre, Scott s’attarde avec grâce sur les décors naturels d’une Terre offrant brillamment l’impression aux spectateurs de s’être déjà engouffré là « où personne ne pourra l’entendre crier ». A l’inverse des panoramas surchargés et pollués d’éclairages de Blade Runner mais aussi du travail coloré et toujours fourmillant de James Cameron sur Avatar, ces premières minutes témoignent ainsi autant d’une façon remarquable d’aborder la 3D que d’un souci de faire parler l’image, les origines de l’homme se perdant dans ces paysages grisâtres : nous sommes encore sur Terre, et pourtant nous ne sommes déjà plus surs de rien. A cette vista de Scott se mêle rapidement le style de Damon Lindelof qui, bien qu’il ne soit pas à l’origine de la première version du scénario, a clairement laissé ses empreintes sur Prometheus. La première apparition de cet homme derrière le rideau qu’est l’ingénieur, figure solitaire dans un monde étranger, n’est pas sans rappeler Lost et ses constants flashbacks vers les origines de son récit. Le mariage entre Scott et Lindelof s’annonce alors idéal.

 

   Mais probablement parce que Lindelof est avant tout un auteur de télévision, Prometheus va rapidement emprunter le rythme non pas d’un film mais d’un épisode de série. En effet, ce qui frappe le plus au visionnage de Prometheus, c’est sa structure scénaristique, construite sur les allers-retours entre les lieux, rappelant fortement la forme télévisuelle. Où Prometheus se devait, plus que n’importe quel autre film, d’aller crescendo puisque promettant la pénétration d’un univers, sa structure empêche toute sensation d’escalade. Par conséquent, le sujet du film se dilue, tournant en rond sur lui-même, n’approfondissant jamais rien et devenant, à défaut, toujours un peu plus compliqué. Les thèmes du film, qui, comme l’annonçaient brillamment le faux TEDTalk de Peter Weyland1, auraient du être logiquement l’ambition, la folie et le désir de passer outre sa propre identité pour devenir un Dieu ou un monstre, ne surviennent par conséquent que de manière isolée, à travers des bouts de scènes et des coquilles d’idées, lorsque le film, lui, finit par ne cruellement rien dire.

 

   Ajoutés à cela une sensation de déjà vu (le personnage infecté, le sacrifice final) et un groupe de personnages peu sympathiques et manquant d’épaisseurs2, et Prometheus s’avère, sans qu’on ait bien eu le temps de voir arriver le générique final (le dernier trailer, résumant plus le film qu’autre chose, est aussi à blâmer), une belle désillusion qui sans le nom de Ridley Scott et le prestige de la marque Alien s’apparenterait plus à une série Z. Terriblement informe dans sa conclusion (le face à face entre Weyland et l’ingénieur, le combat entre ce dernier et le face-hugger géant), Prometheus laisse cette impression d’avoir assisté à une œuvre qui voulait en être deux à la fois, quitte à finir par n’en être aucune, perdue entre un ingénieur mal développé et un Alien absent, entre un film mystique lorgnant du côté de Kubrick et un film d’horreur lorgnant du côté de… Scott, sans non seulement évidemment rivaliser le moindre instant avec ces derniers mais sans surtout jamais se donner un quelconque espace pleinement vierge pour essayer.

 

   C’est aussi pourtant ce qui rend Prometheus quelque peu sympathique : qu’il essaye autant d’être un « fils » qu’un « père », partagé entre l’héritage d’Alien et le premier volet de ce qui pourrait être une nouvelle saga (que la suite de Prometheus ne serait pas Alien mais Prometheus 2 fut précisément l’un des arguments de Lindelof pour convaincre la Fox de l’engager sur le projet). « Film-pont » fourre-tout, Prometheus possède le charme de réunir un réalisateur vieillissant et un scénariste prometteur et, ainsi situé au milieu de deux franchises, d’être autant empêtré dans cette quête d’identité que le sont ses personnages, en proie à un ingénieur qui donna naissance au monstre.

 

NOTES

1http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=Rk9Gs5SkP8M

2Le groupe en tant que tel ne semble pas être, au contraire d’un Joss Whedon encore brillant sur The Avengers, le point fort de Lindelof : l’évolution de Lost, de plus en plus bancal dans son traitement du collectif mais toujours plus excellent quand il était question de ses grands personnages, en est une preuve flagrante