Perdu entre la succession de films de super-héros et autres blockbusters sur la fin du monde, Man of Steel se détachait de la masse grâce à plusieurs facteurs. D’abord parce que c’est Superman – parce que, avant Batman, Spider-Man ou Iron Man, il est le premier à avoir véritablement conquis le médium cinématographique. Parce que c’est Christopher Reeve, Marlon Brando, la musique de John Williams – quelque chose qui nous ramène vers le nouvel Hollywood, quelque chose qui sonne avec plus de pureté, d’innocence et de grandeur ; quelque chose avec une promesse d’absolu. Ajouté à cela les noms de Christopher Nolan et David S. Goyer, intéressants à retrouver après la trilogie The Dark Knight sur un projet plus « lumineux », un casting trois étoiles, notamment au niveau des seconds rôles, et des extraits prometteurs, partagés entre une forme d’action épique propre à Nolan et des parcelles de mysticisme Malickiennes, et bien, clairement, le film avait notre attention. Problème : Man of Steel n’est pas un film. C’est un simulacre.

 

    On passera sur les incohérences1 ou les distances prises face au comics original, tant de critères qui ont tendance à trop polluer le discours critique (l’excellent The Dark Knight Rises en a suffisamment souffert) ; le problème de Man of Steel est simple : il nous montre autant de choses qu’on sait déjà que de choses qu’on ne voudrait pas savoir. Désespérément, le film tente de nous introduire Superman et ses origines à travers une structure en flashback excessivement lourde, sans pourtant jamais réussir à véritablement nous faire ressentir qui il est. Cette structure est un contre-sens total, compte tenu de cette force nostalgique que possède déjà Superman sur le médium cinématographique. Bryan Singer, avec le très sous-estimé Superman Returns, l’avait bien compris ; dans son film, sans revenir une heure sur la destruction de Krypton, en partant du principe que tout est acquis, il parvenait, en quelques secondes, à nous dire qui est Superman, simplement en le représentant en train de s’envoler au dessus de la Terre, pour ne plus entendre personne, pour faire le vide. C’est ça, Superman – ce n’est pas des hommes chevauchant des bestioles sur Krypton dans un remake hybride d’Avatar.

 

    Le contre-sens est d’ailleurs d’autant plus fort compte tenu de la lecture de Clark enfant : Platon. Là était pourtant une belle idée, puisqu’il est naturel que Clark s’inscrive dans une philosophie idéaliste, portée vers le « ciel des idées ». C’était aussi une belle façon de ré-contextualiser le personnage face à Batman et le travail de Nolan avec The Dark Knight ; où Batman est un matérialiste, un homme qui croit au fait de se construire en tant que symbole, qui croit à la tablette non-écrite, Superman est l’idéaliste, l’homme du destin et de la métaphysique. Sauf que Man of Steel n’a en fait rien de Platonicien, puisqu’il ne part pas du principe que tout est acquis – contrairement à Singer –, nous étouffe de flashbacks et calque plus ou moins le scénario de Batman Begins sur Superman. Par voie de conséquence, l’histoire est dépourvue d’âme, elle est littéralement fausse ; il n’y a aucun silence, aucun moment d’intimité ou de développement des personnages – or Superman, c’est cela, aussi ; c’est un regard d’étranger porté sur les autres. Rien de tel, ici. Il n’y a qu’un manichéisme idiot entre les Kryptoniens et les Terriens, entre les horribles terroristes et les humains qui, à l’image du brave Perry White et sa Jenny, sont faibles mais possèdent en eux une forme de courage exceptionnelle et propre à l’humanité. Message d’autant plus risible que le film n’est pas humain, qu’il tend vers tout ce que le mauvais blockbuster copie dangereusement : le jeu vidéo. Les combats sonnent faux, les corps n’existent pas, les peaux sont dénués de toute transpiration.

 

    Pour vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir ; il n’y a ici que des fantômes, que des spectres et des images de synthèses qui traversent le cadre. Il n’y a ici plus que la destruction du monde, qui se perpétue inlassablement – et de manière assez fascinante, il faut bien l’avouer – dans tous les blockbusters des dernières années. Tout ce que l’envergure d’un grand film est censé gonfler, tout ce qui peut être sublimé par le surfilm américain lorsqu’il le veut – l’émotion, la démesure, l’extase, la haine – est absent. La machine tourne à vide. Et on ne peut s’empêcher de revoir les mêmes tics scénaristiques de The Dark Knight ; Zod qui, comme le Joker, exige de Superman qu’il révèle son identité, ou Richard Schiff, rien de moins qu’un Gary Oldman 2.0, qui dans un élan d’héroïsme parvient au dernier moment à activer un précieux mécanisme. Enfin, outre ce scénario Dark Knightesque tout à fait malvenu, il faut aussi souligner la réalisation de Zack Snyder, outrancière, baveuse, à vomir. Un véritable homme de jeu vidéo dont la filmographie commence à véritablement tanguer du mauvais côté.

 

    On sauvera de ce naufrage d’autant plus détestable qu’il est dénué de toute volonté artistique ou d’absolu la musique d’Hans Zimmer, lourde, fatigante, toujours présente, mais qui s’inscrit au moins dans une optique totalitaire dénuée de toutes concessions. La scène, aussi, entre Clark et Loïs, face à la tombe de Jonathan Kent, sonne juste et laissait alors espérer un véritable commencement pour le film ; mais il n’y aura jamais rien de plus signifiant et juste émotionnellement que Kent déclarant à Loïs que si son père pensait que le monde n’était pas prêt pour lui, il se demande ce qu’elle, elle en pense. Et, enfin, dernière et véritable planche de salut du film ; la dent tordue de Henry Cavill, espèce de lueur miraculeuse de vérité, petit point d’espoir dans l’empire du faux. Quelque chose, tout de même, a survécu.

 

NOTES

 

1Tout de même ; pourquoi donc les Kryptoniens, sachant leur planète sur le point de la destruction, décident de « mettre à l’abri » ceux qui venaient de les trahir ?