Lancé par NRJ12 en janvier 2011, Les Anges de la télé-réalité est devenu en l’espace de quelques mois seulement un programme référence en matière de télé-réalité. Fort aujourd’hui de quatre saisons et plus de cent-cinquante épisodes, le programme pouvait pourtant à ses débuts ressembler à une fausse-bonne idée de la part des producteurs de La Grosse Équipe. En effet, si Les Anges était la source de grandes promesses quant à un possible renouveau du story-telling dans la télé-réalité française, sa nature trop marquée de « jeu » ou en tout cas de « concept » laissait aussi à croire en un traitement que limité du récit et par conséquent à une stagnation du genre.

 

Quand aux États-Unis des docu-soaps comme The Hills ou Jersey Shore reprennent les codes narratifs des séries fictionnelles en se consacrant à des protagonistes élevés au rang de « personnages » qu’on peut retrouver saison après saison, en France la télé-réalité reste essentiellement produite à travers le prisme du « concept ». Ainsi, les participants ne sont souvent que des « candidats » interchangeables et chanceux de pouvoir participer à une « aventure »1. Dès son arrivée, Les Anges de la télé-réalité su combler ce vide présent dans la télé-réalité française et répondre donc à cette demande de voir les candidats devenir des « personnages », la première saison du programme offrant de retrouver le couple composé de Senna et Amélie découvert dans Secret Story 42.

 

Cependant, Les Anges (profondément français puisque n’étant pas, contrairement à beaucoup d’émissions de télé-réalité, une adaptation française d’un format américain ou hollandais) ne témoigne pas d’innovations si intéressantes dans tous les domaines. En changeant de protagonistes chaque saison, la série a notamment pris le soin de ne pas laisser s’installer la notion de groupe si fondamentale dans le concept d’un feuilleton s’étalant sur plusieurs années. Pourtant, c’est peut-être bien là que se situe également la réussite et l’intelligence du programme, qui, tout en tenant à convoquer des personnages déjà bien connus du public (et également à en rappeler certains, de saison en saison), a su aussi s’inscrire dans les habitudes du spectateur français pour progressivement mieux le familiariser avec cette idée de la télé-réalité comme un possible équivalent à la série fiction et sa forme feuilletonesque à long terme.

 

De cette façon, l’un des événements les plus marquants de l’histoire des Anges est sans doute le casting de Mickaël Vendetta. Dénotant totalement dans cette atmosphère très conceptuelle des « rendez-vous » offerts par la série, Vendetta décidait de rire ouvertement de ces « opportunités » pour mieux s’approprier le programme. Ce que Les Anges pouvait avoir alors d’une « aventure » qui serait offerte à un « candidat » encore inférieur à la condition de personnage, le programme le bousculait dans cette troisième saison de manière absolument volontaire3, pour ainsi souligner la prévalence malgré tout du candidat sur le concept.

 

Aujourd’hui, Les Anges ne s’est jamais aussi bien porté : les chiffres d’audiences de la série sont particulièrement impressionnants4 et la qualité du programme atteint des sommets tout aussi élevés. Si le groupe au centre de la saison, encore une fois, est inédit, il s’appuie malgré tout sur des relations déjà existantes : celles par exemple entre Sofiane et Myriam et surtout évidemment entre Marie et Geoffrey. Le succès de cette saison 4, c’est incontestablement à ces deux-là que le programme le doit. Comme le font d’ailleurs remarquer beaucoup d’invités sur le plateau du « magazine » des Anges présenté par Matthieu Delormeau et Jeny Priez, cette saison est « comme une suite » de Secret Story 5, preuveque le personnage est finalement plus « fort » que l’émission. Et comment cela pourrait-il ne pas être le cas avec des individus aussi dévoués à leur art que Marie et Geoffrey, qui, sur l’année écoulée, ont quasiment passé la moitié de leur vie devant les caméras5 ?

 

L’épisode 45, diffusé le vendredi 15 juin6, est ainsi un parfait exemple des réussites de cette saison et de ces qualités narratives, notamment les allers-retours entre passé et présent, maîtrises avec brio. Car si l’on peut souvent avoir l’impression que la série en montre trop à l’avance, ce n’est en fait jamais que pour faire appel à un travail de relecture permanent à l’origine d’une sensation d’escalade propre au thriller (qui n’a pas frissonné en comprenant, le moment venu, ce qu’entendait vraiment Aurélie par ce « quelque chose que tout le monde sait, sauf Marie » ?). Outre le travail parfait de synchronisation qui finit par permettre à la mise en scène de parler d’elle-même (de Marie, seule sur la terrasse lorsque les rumeurs se propagent à Geoffrey, dernier arrivant d’un dîner où il sera le plat principal…), la saison stupéfait également par sa gestion de chaque protagoniste et de leurs différents facettes. En effet, dans l’épisode 45, tout semble finir par prendre un sens dans la pure tradition des grands récits fictionnels. Ainsi, lorsque Bruno devient par exemple le détenteur d’un bien lourd secret, le spectateur est d’autant plus engagé dans le programme qu’il sait Bruno être un personnage honnête, naïf et incapable de garder quoi que ce soit pour lui, et pour cause : la série a régulièrement pris la peine d’insister sur cet état de fait durant tout le long de la saison à travers des scènes qui semblent désormais avoir été « écrites » précisément pour payer en cet instant précis. On pourrait également dire de même à propos d’Aurélie, Mohamed ou Sofiane, qui, durant cet épisode, ont tous un rôle à jouer en fonction de leurs caractéristiques bien précises et permettent à l’histoire d’avancer vers son climax. Plus que jamais, ils s’élèvent tous au niveau de personnages dans le sens où ils ont été suffisamment traité et défini par la série pour finir par être capable de représenter chacun une facette de l’histoire – tous ont alors « une raison », pour citer un célèbre cinéaste français. Lorsqu’elle parvient à ce niveau-là, la télé-réalité est une redoutable forme de story-telling et surtout une forme d’art à part entière.

 

Voilà pourquoi La Grosse Equipe serait grandement inspiré de réunir ce casting-là, peut-être le plus cohérent de l’histoire de la télé-réalité française7, une saison de plus. Quitte à payer cher une Marie, probablement récalcitrante. Mais, franchement, disons-le : c’est une star. Personne ne pleure mieux qu’elle en se faisant relooker. Personne ne pleure mieux qu’elle en bloquant les portes. Personne ne pleure mieux qu’elle en aimant, et en voulant être aimée, et en étant aussi dangereuse. Les héros de Jersey Shore ou The Hills étaient (sont) payés bien plus que certains grands acteurs de séries écrites8, pour la bonne raison qu’ils étaient terriblement plus intenses, fous et prêts à tout pour devenir les héros d’une histoire. Ce sont des stars, Marie est une star, et peut-être est-il temps que la France accepte cette forme unique de personnage. Il serait trop bête que cela se termine si tôt. Le succès grandissant de cette saison, partie pourtant d’assez bas après une saison 3 teintée d’échec, semble en tout cas témoigner d’une volonté du public de tirer du Club Hawaï autre chose qu’une simple « aventure » de quelques semaines.

 

Dans le cas contraire, il sera de toute façon impossible de regarder le générique de l’émission et écouter la musique de Gilles Luka sans penser à ce Club Hawaï. Le morceau, en effet, n’avait jamais semblé aussi en phase avec son sujet qu’en cette saison, alors qu’on peut aisément imaginer Marie hurlant, les cris pleins de larmes :

 

We can make it right,

Cause I believe in love

And i don’t wanna loosing baby,

Viens plus près de moi

Je dois tout tenter pour ne jamais plus te laisser,

We can make it right,

Cause I believe in us,

And I don’t wanna loosing baby,

Viens plus près de moi,

On doit tout essayer,

Pour ne plus jamais se quitter.

 

Au lieu de mépriser si souvent la télé-réalité, la fiction française ferait mieux de s’en inspirer – l’écriture peut parfois y être bien meilleure.

 

NOTES

 

1Que la grande émission de télé-réalité française, Secret Story, base justement son principe sur le jeu de rôle et le fait de pouvoir observer des individus être manipulés est le grand symbole de cette domination en France de la télé-réalité qui préfère devancer l’individu au lieu de bâtir une histoire en empruntant son point de vue.

« On affiche clairement la manipulation, on influence considérablement le scénario du programme et, du coup, pour la première fois depuis le lancement de la télé-réalité en France, on est plus fort que les candidats », dit d’ailleurs de manière très significative Benjamin Castaldi (http://secret-story.programme-tv.net/secret-story-3/news/6286-benjamin-castaldi-mission-sociologique/).

2Depuis, Les Ch’tis à Ibiza, diffusé sur W9, a également eu la bonne idée de reprendre la majorité de ses personnages pour sa suite Les Ch’tis font du ski.

3Il est évident que le conflit entre Vendetta et le « concept » de la série est volontaire de la part du programme : si ce n’était pas le cas, jamais Vendetta n’aurait été casté, et jamais la série n’aurait autant mis l’accent sur lui.

4La série va jusqu’à réunir plus d’un million de télé-spectateurs et se permet même parfois de battre Secret Story, programme (pourtant encore assez réussi cette saison) avec lequel Les Anges n’est en concurrence qu’une poignée de minutes.

5Trois mois et demi sur Secret Story, 1 mois et demi sur les Anges. C’est encore malgré tout bien loin de certains protagonistes de programmes de télé-réalité américaine…

6A voir et à revoir ici :

http://www.youtube.com/watch?v=mLzxfdIPWCg

http://www.youtube.com/watch?v=1zwUEVj2QmI

7On peut déterminer si le casting d’une série est réussi en pensant au nombre de duos efficaces qu’on peut former à partir des personnages. Sur ce point précis, Les Anges de la télé-réalité 4 n’ont aucune concurrence (Marie et Geoffrey, Sofiane et Myriam, Sofiane et Nabila, Marie et Amélie, Marie et Aurélie, Amélie et Nabila, Anthony et Geoffrey, Anthony et Mohamed, Catherine et Amélie, etc…).

8Pauly D percevra par exemple plus de 200.000 dollars par épisode pour la saison 6 de Jersey Shore.