« I’m gonna be alone all my life, aren’t I ? », s’interrogeait mélancoliquement Carrie Mathison dans la première saison de Homeland. Vingt-huit épisodes plus tard, après plusieurs revirements et moult tergiversations, la réponse a été donnée, la démonstration a été faite. En un mot : oui. Pourtant, là où ce funeste verdict pourrait définitivement sonner le glas de toute beauté, de toute exaltation, c’est précisément le contraire qui s’opère. C’est, au milieu de cette espèce de chantier iranien, monté au-dessus d’un grillage, l’exaltation d’un grand tableau qui très vite s’ouvre à nous – c’est la souffrance, la souffrance jeune et vivace, qui se meut en cette compréhension révélant que rien ne se finit mais que tout se cumule. Comme les bouddhistes qui vivent leur existence entière dans l’optique, une fois la mort venue, de se détacher de leur être, la saison 3 de Homeland est précisément construite de façon à ce que, lorsque Brody pousse son dernier soupir, l’âme de la série puisse se libérer, déjà ailleurs, déjà surmontée à elle-même. Explications.


   Au cœur du confit – ou mieux, de la transition quasi-spirituelle – qui traverse l’entièreté de cette dernière saison se trouve un paradoxe. Ce paradoxe, c’est celui que Homeland a beau être une série présentée comme réaliste, semblable à des romans de John le Carré, et avoir été créée par deux anciens scénaristes de la virile 24, la majorité de ses aficionados sont féminins. Et s’il est aujourd’hui convenu de justifier cela par le ton parfois soap opera du programme – de la même façon que l’on moquera avec joie Carrie Mathison, Skyler de Breaking Bad n’étant plus à disposition pour servir de défouloir –, il faut surtout rappeler que Homeland est une série « féminine » parce qu’elle est allégorique. A tel point que, lors des deux premières saisons, la nature géopolitique du programme fût souvent réduite au niveau de contexte ; que le cœur profond de son récit demeurait celui du foyer intérieur et du terrorisme personnel.

   On ne compte plus les effets de style de la réalisation de Michael Cuesta destinés à souligner cet état de fait, notamment au sein de la maison des Brody, filmée de manière à nous asphyxier – à souligner le mal pernicieux envahissant un espace, ou encore le fait que personne, dans Homeland, ne se sent jamais chez soi. De la même façon, l’obsession de Carrie d’être crue par Saul et la CIA quant à ses intuitions concernant Brody servait continuellement de métaphore amoureuse – ainsi, et là gisait l’une des plus belles réussites de la saison 2, lorsque Carrie s’exclamait, au visionnage de la cassette de Brody, qu’elle « avait raison », fallait-il voir son bonheur autant d’avoir juste vu à son propos – il était bien un terroriste – que d’avoir su sonder, enfin, l’âme de quelqu’un – il était bien l’homme qu’elle aimait. Autre exemple, la plongée, à la fin de cette même saison, dans les obscurités où se cachait Abu Nazir, permettait d’illustrer, encore et toujours, l’allégorie intérieure du récit – à savoir le terrorisme personnel, l’amour comme un champ de mine, etc. Il y avait, en somme, dans Homeland souvent plus de Twin Peaks ou de Lost Highway que de 24 (et la référence au Wild at Heart de David Lynch dans l’épisode 9 de la saison 3 ne paraît sous cette lumière pas si innocente). Jusqu’à aujourd’hui.

   En effet, pour les scénaristes de Homeland, leur récit doit surmonter l’allégorie amoureuse – et il a été maintes fois répété que, si cela ne tenait qu’à eux, Brody serait mort bien plus tôt. Ce qu’opère donc la troisième saison tient de la prise de recul, d’une élévation face à l’allégorie pour la représenter dans son étouffement final ; c’est une période de l’entre-deux, où deux couches se chevauchent, à l’image de cet immeuble sans façade où est « recueilli » Brody ; il y a là quelque chose qui tient, déjà, du purgatoire. Cela, toutefois, ne va pas sans heurts, et l’épisode 4 et 5, notamment, déstabilisent voire ennuient ; ils laissent le spectateur, après pourtant le retour initial de Brody, en attente de sens. Notre regard, en fait, doit s’adapter, comme si nous nous retrouvions exposé au soleil après une longue période dans une grotte. L’horizon s’élargit si grandement que le spectre fictionnel ne permet plus « d’être » Carrie mais de la discerner désormais comme un membre d’une équation ; à l’inverse, Saul, par l’intermédiaire de Javadi, son opposé expiatoire (autant vis-à-vis de la nation que vis-à-vis des femmes), tire et étire les frontières du récit. Ce parti-pris, alors qu’il aurait été facile de s’acharner dans une histoire d’amour à terme fatalement fantaisiste, témoigne d’un courage créatif manifeste – et, à la mort de Brody, non seulement la puissance émotionnelle reste intacte (les sentiments de Carrie n’étant pas évacués du récit mais s’insérant plutôt dedans comme dans une carte), mais elle touche à un universel cauchemardesque. Brody et Carrie ne sont plus que comme des millions d’autres – ils sont, mais ils ne prévalent pas. Ce qui était autrefois immense apparaît désormais tragiquement minuscule…

   En plus donc de devenir, en terme de géopolitique, passionnant comme jamais, Homeland s’inscrit dans une réflexion sur la désespérance, l’amour piétiné, et surtout, sur un certain dépassement de l’individualité. La scène, lors du finale, entre Carrie et Javadi, est à ce niveau parfaite – surtout elle réalise tout ce que l’opposition avec Abu Nazir à la fin de la saison 2 ne réussissait pas tout à fait : elle embrasse et loue pleinement la possibilité d’un monde où l’individualité est secondaire, où le faire passe avant l’être ou l’avoir. A un certain niveau, la série se désoccidentalise – elle rejoint à l’écran le discours d’Abu Nazir quant aux grandes piscines américaines ; en effet, après avoir vécu chez ses parents, puis dans un hôpital, Carrie s’apprête désormais à rejoindre la Turquie – pas de living room, de piscine ou de love story pour elle ; nous sommes des rouages d’un plus grand ensemble, et le seul lieu où nous pourrons être chez nous, c’est là où Brody s’en est allé.


   Funeste, la dernière saison d’Homeland l’est donc indéniablement. Traversée notamment par la mort d’Henry Bromell, scénariste essentiel dont la disparition a influencé, selon Claire Danes, la noirceur grandissante de la saison1, elle exalte cependant de par sa capacité à voir outre le schéma narratif traditionnel, affirmant, et ce sans pour autant jamais mépriser ou ignorer ses personnages (celui de Majid Javadi est mémorable), que, ici, la destinée individuelle n’est pas prioritaire. Alors que nous pouvions nous attendre, suite aux départs de scénaristes comme Alexander Cary ou Meredith Stiehm2, à un basculement du feuilleton Homeland vers un format plus sériel, plus proche du concept et de la reproduction d’un schéma, la série, au contraire, dépasse sa propre intrigue pour non pas rejouer des imitations mais pour se « globaliser » – pour voir outre et plus large. Rythmée par la musique d’un Sean Callery que l’on n’avait pas connu si inspiré depuis la saison 5 de 243, cette troisième saison n’est peut-être pas la plus parfaite du programme, mais elle est assez sûrement sa plus remarquable. Bienvenue dans un récit qui a surmonté sa propre allégorie…


NOTES

1« I think… they were sad » , explique Claire Danes à propos des scénaristes (http://www.bloomberg.com/video/claire-danes-on-homeland-charlie-rose-11-14-1m1m20hqQIOyUKlMbveOVQ.html). On notera également que le trou d’air connu par la série avec les épisodes 4 et 5 fait justement suite à la disparition de Bromell, décédé durant l’écriture du troisième épisode, « Tower of David ».

2Reporté sur ce site (http://yesfuture.fr/la-salle-des-scenaristes-dhomeland-processus-decriture-et-apercu-des-evolutions-a-venir/) mais finalement endigué suite, entre autres, à la mort de Bromell.

3On retiendra particulièrement trois de ses compositions : celle accompagnant Dana lorsque celle-ci revient « chez elle » (épisode 5, « The Yoga Play »), celle concluant l’épisode 9 et celle du générique final de l’épisode 12.