Avatar, Prometheus, Hugo Cabret, L’Odyssée de Pi… la liste des œuvres sorties en 3D ces dernières années est longue. Pourtant, qu’importe ce que nous avons pu penser de tous ces films, qu’importe la brillance de leurs effets pyrotechniques, jamais le relief n’ a totalement porté l’expression du fond sur ses épaules – Avatar, en 3D ou pas, reste un conte sirupeux de mauvais goût ; L’Oddysée de Pi, en 3D ou pas, reste une allégorie déchirante du façonnement de l’identité.

   Par conséquent, la grande question que l’on se pose, en sortant de la salle de Gravity (car, oui, on ne peut sortir du film d’Alfonso Cuarón que depuis une salle), c’est celle-ci : le premier grand chef-d’œuvre de la 3D était-il nécessairement condamné à inconditionnellement dépendre du relief de ses images ? Le premier grand chef-d’œuvre de la 3D ne pouvait-il, en 2D, ne se réduire qu’à une coquille vide ? Il semblerait que oui…


   Car, effectivement, il convient d’abord de revenir sur les nombreuses critiques reprochant au film son manque d’âme, de sens, de sujet. Il convient de stipuler que c’est précisément la 3D qui gorge la coquille scénaristique du film non pas de vide mais de profondeur. Que l’expression de son sujet n’est pas dans le mouvement du montage ou de la caméra mais dans celui des lignes de fuite.

   Dès le début, tout est clair ; lorsque Sandra Bullock, pour la première fois, se détache et plonge, seule, à la dérive, Gravity nous prend à la gorge ; oui, ce corps qui s’enfonce dans les ténèbres, tout à fait à l’opposé des jeux habituels de la 3D qui aiment tant à rapprocher de nous des objets comme si nous allions les heurter, il ne s’échappe pas de l’emprise d’un autre pour tourner malicieusement autour de nous, non ; il plonge dans les abysses même du cadre, il tourne le dos à la salle, il s’en va ; c’est le spectacle de notre propre disparition. C’est le cinéma qui se filme non pas danser avec la vie (nous, spectateurs) mais courir vers la mort (énigme abstraite, poétique comme un magicien caché derrière un rideau). Immédiatement, il est évident que ce que Cuarón réalise là est prodigieux, qu’il se sert du relief pour tracer – et filmer – une ligne droite vers la non-existence ; que tout ce qu’on a jamais pu dire sur le cinéma en terme de réflexion constante sur la perte, sur l’image capturée, fixée, dans un mouvement continuel mais qui déjà n’existe plus, bref, sur le cinéma comme support des fantômes, et bien ici, Cuarón la terrasse, il la chevauche, il l’étire non pas seulement dans le temps mais dans la profondeur de champ. Honnêtement, on est bouche-bée ; c’est tout simplement la première utilisation métaphysique de la 3D.

   Ainsi, à tout ceux reprochant au film de ne pas s’aventurer sur un terrain plus mystique commun à 2001 – de, en somme, porter plus son regard vers la Terre que vers les étoiles et donc une possible force divine –, on ne peut que répondre que Cuarón a pourtant bien son propre mysticisme et sa propre force divine ; c’est le néant, dans tout ce qu’il pourrait avoir d’infilmable, et dans tout ce qui est pourtant filmé. La profondeur hypnotique vers l’absence. Non, Gravity n’est pas vide.


   Cette force de l’absence, elle s’exprime à travers plusieurs objets. D’abord, la Terre, dont on a rarement vu aussi bien filmé le sable, ainsi caressé par les mains et le menton de Sandra Bullock ; qu’importe, d’ailleurs, que son utilisation en tant que métaphore de la survie manque parfois de finesse, tant elle est, pour le coup, bigger than life, et donc somptueusement cinématographique.

   Ensuite, il y a Bullock. Parce que, cette dernière, en quelque sorte, est elle-même devenue une absence ; sans son physique au visage mutin qui fît son succès dans les années 90, sans non plus un immense talent de comédienne, elle connaît pourtant le succès avec un visage outrageusement refait – et cela, par conséquent, nous laisse cette étrange impression que Bullock est aujourd’hui moins célébrée pour ce qu’elle est (a priori, une actrice correcte de 48 ans et mal refaite ne remporte pas l’Oscar et n’enchaîne pas les succès comme The Heat ou Gravity) que pour l’idée – le concept ? – même de Sandra Bullock (faussement maintenu à travers les années via la chirurgie esthétique) ; ainsi, jouant sur le contraste toujours efficace de la plus petite chose dans le plus grand espace, Cuarón filme Bullock comme ce qu’elle est ; une absence, un corps-idée. Elle est ici remarquable et devrait, avec le temps, devenir un bel objet de fascination pour les historiens du cinéma.

   Enfin, l’autre absence, c’est, celle, surtout que l’on aurait espérée ; l’absence de mots. Car, reconnaissons-le, si le film montre remarquablement bien les choses, il échoue dans les grandes largeurs lorsqu’il parle. Irrémédiablement, les allégories tombent à plat, les ficelles deviennent grosses, et le très bavard George Clooney, réduit à ce qui pourrait être un personnage de didacticiel de jeu vidéo, là pour nous introduire aux règles de base, ne trouve de l’intérêt que justement dans sa disparition précoce. Ainsi, probablement que le véritable tour de force pour Gravity aurait été d’être et en 3D… et muet. L’espace ne sait porter le son, dit pourtant lui-même le film lors de son préambule…


   Gravity a donc les défauts de ses qualités ; il exprime son sujet à travers le relief de la 3D, mais dans le même temps ne peut rien dire sans elle ; il réduit son sens à la plus grande limpidité pour tout faire résonner dans l’image, dans le cadre, dans des masses de fils et de structures – tellement qu’il a beau bel et bien dire quelque chose, il ne hante pas non plus les nuits qui s’ensuivent. La réussite de l’entreprise, cependant, reste stupéfiante. Plus important, elle place la barre très haute et redore quelque peu le blason des films spectaculaires. Rappelant d’ailleurs à de nombreux égards le cinéma de Christopher Nolan (dans la musique, similaire à celle de Hans Zimmer, de Steven Price, dans cette fin triomphante et structurellement implacable, et, surtout, dans cette volonté d’épurer les personnages), Gravity étale son ombre imposante sur le spatial, lui-aussi, Interstellar. Le cinéma ne peut que s’en réjouir.