Le voyage dans le temps est à la mode. D’abord revigoré par la télévision – Lost, Fringe, Life on Mars –, cet outil parfaitement feuilletonesque a logiquement envahi le cinéma, prompt à se nourrir du récit télévisuel. Ainsi, dans le Star Trek de J.J. Abrams, écrit par Roberto Orci et Alex Kurtzman – des anciens d’Alias où là aussi le voyage dans le temps entrait en jeu – le jeune capitaine Kirk joué par Chris Pine rencontrait… le vieux Spock, incarné par Leonard Nimoy. La visée était simple : assurer la transition entre deux générations, dans la volonté autant de rendre hommage que de se distancer de la tradition (ce voyage dans le temps, en effet, soulignait que ce qui était advenu dans la première série pourrait donc ne pas advenir chez J.J. Abrams). Plus récemment, l’ennuyeux X-Men : Days of Future Past opérait exactement la même pirouette, s’entêtant à tracer un trait entre deux générations lorsque la nouvelle avait pourtant été déjà bien introduire dans First Class. Le tout semblait alors davantage résulter d’un désir commercial d’épauler James McAvoy et Michael Fassbender des plus iconiques Patrick Stewart, Ian McKellen et Hugh Jackman. Aussi, parce que ce X-Men tirait abusivement sur ce filon feuilletonesque du voyage dans le temps, et que le blockbuster en règle général livre déceptions sur déceptions depuis près d’un an et demi1, il était logique de contempler ce Edge of Tomorrow avec une certaine appréhension. La surprise, pourtant, est immense : voilà le meilleur blockbuster depuis Gravity.


   Il convient d’abord de souligner – car cela passera peut-être inaperçu tant le film parle peu –, que Edge of Tomorrow est remarquablement écrit. Sans se perdre dans de longues explications sur les confits déterministes du voyage dans le temps (voire philosophiques – et Dieu sait qu’il aurait pu vu ses slogans nietzschéens sur l’éternel retour), Edge of Tomorrow laisse l’action parler et le spectateur directement expérimenter le trouble inhérent à son récit – le tout en est extrêmement stimulant. Par conséquent, les va-et-vient se succèdent sans sentiment de lassitude, sans perdre de vue la sensation de mouvement et de progression et, surtout, sans abandonner l’allégorie émotionnelle et le point de vue de son personnage principal. Mais quelle allégorie ? Celle, justement comme dans Star Trek ou X-Men, de la transition – soit, ici nettement plus intéressante, celle s’opérant en fait entre l’homme et le mythe, et entre le spectateur et Tom Cruise…

   Effectivement, tout le récit est construit sur l’idée de progression et, a fortiori, de construction – à ce niveau-là, Edge of Tomorrow s’inspire très clairement du jeu vidéo, mais non pas de son esthétisme ou de son dispositif, comme tant d’autres blockbusters récents, mais de sa fibre narrative et donc de l’idée de conquête d’un espace et d’une diégèse. Ainsi, l’image de Tom Cruise établissant une carte de la séquence de la plage, pour établir un mouvement parfait, est autant une redoutable allégorie de l’apprentissage de notre propre héros intérieur – allégorie émotionnelle, donc – qu’une mise en abyme de la création et, surtout, de la condition d’acteur. Car c’est la grande force du film – et ce qui surprend aussi le plus lors des premières séquences – : l’idée de retrouver Tom Cruise comme un Tom Cruise qui s’ignore, auquel on peut donc parfaitement s’identifier, et avec qui on apprend à devenir – ou à redevenir – Tom Cruise ; ici, pour en revenir à Nietzsche, on ne doit pas tendre au Surhomme, on doit tendre à Tom Cruise.

   Attention, toutefois : le film ne constitue pas une glorification de Cruise ou ni même un support établi par l’acteur pour se mettre en valeur (ce qu’on ne peut pas toujours dire de ses précédents films) – et c’est précisément dans cette honnêteté-là que l’allégorie émotionnelle parvient à s’imposer. En effet, si le personnage de Tom Cruise devient un héros – et donc le mythe Tom Cruise lui-même – ce n’est pas forcément de par son talent ou son courage, mais parce qu’il rejoue les scènes et apprend à les maîtriser – c’est parce qu’il est donc, à terme, un acteur. Un acteur, soutenu non plus par son corps, ici résolument dissimulé (là encore, c’est une rareté) mais par une machine – par le cinéma, en somme. L’aveu est d’autant plus touchant et universel (car l’idée qu’on n’apprend jamais bien qu’à faire semblant, ou en tout cas qu’à dissimuler ce qu’on n’est pas, voilà quelque chose de pur et loin de toute théorie) que l’incapacité du mythe Tom Cruise à vivre dans les temps morts, et donc toujours contraint à courir pour exister, est traitée avec ironie dans cette scène de la grange, où le personnage d’Emily Blunt préférerait tuer Cruise et le replonger immédiatement dans l’action plutôt que d’avoir à passer dix minutes à boire un café avec lui. C’est irrémédiable : le romantisme est contraire au mythe – et si la poésie, c’est arrêter le temps, alors cette séquence en relève pleinement puisque, l’espace d’un instant, elle sonne comme si on évoluait dans les coulisses d’un homme qui ne peut exister que sur la scène (et, là encore, on ne peut s’empêcher de penser à la mystérieuse vie intime de l’acteur, souvent décrit comme asexuel). De la même façon, il est émouvant de voir que Cruise ne trouve rien à répondre à Blunt, lorsque, à la toute fin, elle lui déclare être sûre « qu’il est quelqu’un de bien »… pourquoi ? Parce qu’il sait qu’il semble l’être pour la simple et bonne raison qu’il a appris à rejouer, à l’infini, les scènes – mais qu’avant ce film, et au-delà de ce film, il n’est pas plus qu’une étrange abstraction – et, à l’image de son ancien métier de publicitaire – une image.


   C’est donc, au-delà le rythme idéal du film, ce cœur émotionnel qui élève Edge of Tomorrow au rang de véritable réussite. Ce cœur émotionnel, et cette faiblesse inhérente à l’entièreté du récit, qui va jusqu’à rattraper Cruise au beau milieu du deuxième acte, lorsque suite à un ralenti mélancolique sur Emily Blunt, l’apprenti héros décide de l’abandonner et de simplement quitter le film. Alors, parti dans un pub pour tenter d’exister outre le mythe, Cruise finit par longer la Tamise… où il contemple le monde s’effondrer et les monstres en prendre possession. Ici, le film réussit ce que tant de blockbusters récents ont échoué (ou même totalement ignoré) – à savoir traiter la fin du monde comme une allégorie personnelle, et les ruines comme des paysages intérieurs ; car, pour Cruise, les eaux se troublant sont alors celles de ses propres doutes, et les bêtes en train de le saisir celles de sa propre culpabilité.

   Même la longueur du film, qui trop accentuée provoque une ou deux lassitudes, permet au récit de tirer de manière ultime un surplus de puissance et un approfondissement probablement nécessaire à la folie de cet éternel retour. Non, on ne pourra reprocher à l’œuvre qu’une conclusion un peu trop facile, bien que définitivement méta (le générique tombant lorsque Cruise n’a plus besoin de courir – et donc d’exister – et, plus important, lorsque le mythe est acquis – concrétisé par ce sourire à la Tom Cruise, qu’il lâche, enfin, pour la première fois). A l’action s’entremêlent ainsi, dans un scénario tenu de bout en bout, déconstruction du mythe, allégorie émotionnelle et une drôlerie non-négligeable. Tout est accompli.


NOTES

1Seul The Amazing Spider-Man 2, sur les derniers mois, a contre toute-attente tiré son épingle du jeu, embrassant une esthétique de pure bande dessinée tout en livrant deux ou trois scènes d’un romantisme extrêmement fin.