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Cinéma

Prometheus, en quête d’identité

   Marquant le retour de Ridley Scott à la science-fiction trente ans après Blade Runner, Prometheus se profilait comme un film non-seulement très attendu mais extrêmement classieux. Classieux de par la présence de Scott à la réalisation et celle de Damon Lindelof, référence en terme de récit mystérieux avec Lost, à l’écriture. Classieux aussi de par sa manière de jouer sur sa nature de préquel à Alien, excusez du peu, tout en clamant être plus. Classieux de par sa promotion virale réussie, de par son tournage en 3D au milieu de décors reconstitués, de par son casting hype (Michael Fassbender, Noomi Rapace ou même Idris Elba, destiné éternellement à porter sur son corps et son ventre naissant l’ultra-hype de The Wire), de par ses taglines ambitieuses et de par même, avouons-le, son titre, un tantinet prétentieux comme n’hésite pas à le reconnaître Lindelof.

 

   Lent et sublime, le début de Prometheus correspond parfaitement à ces prétentions qui transparaissaient de la promotion du film. A la manière d’un Werner Herzog qui, avec Encounters at the End of the World et The Wild Blue Yonder, plongeait dans les fonds marins pour y puiser une étrangeté tout à fait extraterrestre, Scott s’attarde avec grâce sur les décors naturels d’une Terre offrant brillamment l’impression aux spectateurs de s’être déjà engouffré là « où personne ne pourra l’entendre crier ». A l’inverse des panoramas surchargés et pollués d’éclairages de Blade Runner mais aussi du travail coloré et toujours fourmillant de James Cameron sur Avatar, ces premières minutes témoignent ainsi autant d’une façon remarquable d’aborder la 3D que d’un souci de faire parler l’image, les origines de l’homme se perdant dans ces paysages grisâtres : nous sommes encore sur Terre, et pourtant nous ne sommes déjà plus surs de rien. A cette vista de Scott se mêle rapidement le style de Damon Lindelof qui, bien qu’il ne soit pas à l’origine de la première version du scénario, a clairement laissé ses empreintes sur Prometheus. La première apparition de cet homme derrière le rideau qu’est l’ingénieur, figure solitaire dans un monde étranger, n’est pas sans rappeler Lost et ses constants flashbacks vers les origines de son récit. Le mariage entre Scott et Lindelof s’annonce alors idéal.

 

   Mais probablement parce que Lindelof est avant tout un auteur de télévision, Prometheus va rapidement emprunter le rythme non pas d’un film mais d’un épisode de série. En effet, ce qui frappe le plus au visionnage de Prometheus, c’est sa structure scénaristique, construite sur les allers-retours entre les lieux, rappelant fortement la forme télévisuelle. Où Prometheus se devait, plus que n’importe quel autre film, d’aller crescendo puisque promettant la pénétration d’un univers, sa structure empêche toute sensation d’escalade. Par conséquent, le sujet du film se dilue, tournant en rond sur lui-même, n’approfondissant jamais rien et devenant, à défaut, toujours un peu plus compliqué. Les thèmes du film, qui, comme l’annonçaient brillamment le faux TEDTalk de Peter Weyland1, auraient du être logiquement l’ambition, la folie et le désir de passer outre sa propre identité pour devenir un Dieu ou un monstre, ne surviennent par conséquent que de manière isolée, à travers des bouts de scènes et des coquilles d’idées, lorsque le film, lui, finit par ne cruellement rien dire.

 

   Ajoutés à cela une sensation de déjà vu (le personnage infecté, le sacrifice final) et un groupe de personnages peu sympathiques et manquant d’épaisseurs2, et Prometheus s’avère, sans qu’on ait bien eu le temps de voir arriver le générique final (le dernier trailer, résumant plus le film qu’autre chose, est aussi à blâmer), une belle désillusion qui sans le nom de Ridley Scott et le prestige de la marque Alien s’apparenterait plus à une série Z. Terriblement informe dans sa conclusion (le face à face entre Weyland et l’ingénieur, le combat entre ce dernier et le face-hugger géant), Prometheus laisse cette impression d’avoir assisté à une œuvre qui voulait en être deux à la fois, quitte à finir par n’en être aucune, perdue entre un ingénieur mal développé et un Alien absent, entre un film mystique lorgnant du côté de Kubrick et un film d’horreur lorgnant du côté de… Scott, sans non seulement évidemment rivaliser le moindre instant avec ces derniers mais sans surtout jamais se donner un quelconque espace pleinement vierge pour essayer.

 

   C’est aussi pourtant ce qui rend Prometheus quelque peu sympathique : qu’il essaye autant d’être un « fils » qu’un « père », partagé entre l’héritage d’Alien et le premier volet de ce qui pourrait être une nouvelle saga (que la suite de Prometheus ne serait pas Alien mais Prometheus 2 fut précisément l’un des arguments de Lindelof pour convaincre la Fox de l’engager sur le projet). « Film-pont » fourre-tout, Prometheus possède le charme de réunir un réalisateur vieillissant et un scénariste prometteur et, ainsi situé au milieu de deux franchises, d’être autant empêtré dans cette quête d’identité que le sont ses personnages, en proie à un ingénieur qui donna naissance au monstre.

 

NOTES

1http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=Rk9Gs5SkP8M

2Le groupe en tant que tel ne semble pas être, au contraire d’un Joss Whedon encore brillant sur The Avengers, le point fort de Lindelof : l’évolution de Lost, de plus en plus bancal dans son traitement du collectif mais toujours plus excellent quand il était question de ses grands personnages, en est une preuve flagrante

Jody Hill (Eastbound & Down) : Désillusions, frustrations et explosions

   Alors qu’Eastbound & Down a finalement tiré sa révérence en avril dernier, profitons-en pour revenir sur le parcours de son créateur/showrunner/réalisateur, le prometteur Jody Hill. Encore relativement méconnu, Hill pourrait pourtant bien s’imposer dans les années à venir comme une référence incontournable de la comédie américaine.

« Je suis fière de faire partie de ce qui pourrait être un nouveau courant dans la comédie » se félicitait Anna Faris à propos de son rôle dans Observe & Report, le deuxième long-métrage de Hill. Jusqu’alors, le metteur en scène n’était pratiquement qu’un inconnu, n’ayant réalisé qu’un seul film (avec sa propre carte de crédit), The Fist Foot Way, sorti en 2006. Mais trois ans plus tard, Hill, aidé par Will Ferrell, qui a vu The Fist Foot Way lors du festival de Sundance, lance sa propre série sur HBO, Eastbound & Down, et écrit et réalise un film pour la Warner, Observe & Report, qui sera interprété par deux vrais grands noms du comique, Seth Rogen et Anna Faris donc. C’est avec cet Observe & Report que Jody Hill va être propulsé sur les devants de la scène, grâce à l’un de ces hasards qui arrivent parfois à Hollywood; les films jumeaux.

 

En effet, quelques mois avant Observe & Report sort une autre comédie américaine, Paul Blart: Super Vigile (Paul Blart: Mall Cop, Carr, 2009) dont le pitch est identique au film de Jody Hill; dans l’Amérique profonde, un gardien d’un centre commercial est raillé par son entourage mais tente de faire face et de suivre ses rêves, à savoir entrer dans la police et conquérir le cœur d’une fille travaillant dans un des magasins dont il assure la sécurité. Paul Blart: Super Vigile sera un des plus gros cartons de l’année 2009 au box-office et s’avère être une comédie familiale sans surprise. Son introduction nous présente le héros (Kevin James), en surpoids, réussir brillamment une étape physique qui lui permettrait de rentrer dans la police, avant d’échouer à un centimètre de la ligne d’arrivée, s’évanouissant à cause d’un triste problème d’hypoglycémie dans un gag tenant purement du burlesque. Où dans Paul Blart: Super Vigile on comprend alors que ce sympathique bonhomme finira, à la fin, par être accepté par la police et gagner l’amour de la fille, dans Observe & Report, notre agent de sécurité ne passe ce test qu’à la moitié du film et échoue, pas pour des raisons physiques appelant au gag burlesque, mais pour des raisons dramatiques relevant de la psychologie du personnage. Notre héros n’est en effet qu’un raciste, un psychopathe, un désillusionné, qui veut simplement entrer dans la police pour tuer « some motherfuckers ». Voilà le style de Jody Hill, qui ne pouvait en fait pas rêver mieux que ce film jumeau pour mettre en avant toute la spécificité de son cinéma. Revenons donc plus en profondeur sur cet homme que le New York Times surnomme aujourd’hui « The Auteur of Awkward ».

 

  1. Un personnage détestable pour un comique de la désillusion

« Who’s laughing at me? No one laughs at me. I laugh at other idiots trying to do what they want », répond l’agent de sécurité joué par Seth Rogen dans Observe & Report, lorsqu’une gentille jeune femme lui conseille de ne jamais se laisser décourager par les moqueries et de toujours essayer de poursuivre ses rêves. Cette réplique représente parfaitement le héros de Jody Hill, au profil souvent identique, qu’il soit joué par Danny McBride dans The Fist Foot Way et Eastbound & Down, ou Seth Rogen dans Observe & Report. Ce sont des hommes détestables et pourris, qui peuvent passer à tabac des gamins sans aucune raison, commander des prostituées directement dans la maison de leur belle-sœur chrétienne qui les héberge, ou laisser accuser leur meilleur ami d’un accident de voiture qu’ils ont eux-mêmes commis. David Gordon Green, réalisateur indépendant assez réputé, ami de longue date de Hill et bras droit de ce dernier sur Eastbound & Down, affirme: « Fuck formula. C’est ce qui nous intéresse. Ce n’est pas obligatoire d’aimer le personnage principal »1. Des gros salauds comme héros de comédie, ce n’est évidemment pas une première, et un acteur comme Bill Murray fût à une époque parfaitement représentatif de ce type de personnage de comédie, misanthrope et prétentieux. Mais habituellement, la rédemption est attendue, au bout du chemin – et avant même cette conclusion, le personnage misanthrope comique a beau de toute façon se montrer insupportable, le monde l’entourant reste un univers peuplé d’hommes prêts à rire, un rire que le misanthrope est simplement trop aveugle pour être capable d’embrasser.

Chez Jody Hill, il n’y a rien de cela, il n’y a pas ce décalage entre légèreté et austérité, que pouvait également symboliser Cary Grant à une époque, car l’univers des films de Hill n’est pas drôle, et ce n’est pas contre les autres et une diégèse comique que le héros lutte mais contre lui-même et sa propre volonté de vivre dans un monde irrationnel et fictionnel qui ne peut exister. Les personnages de Hill éprouvent le besoin irrépressible de se sentir comme de grands hommes, comme des héros de film. « Un mec ordinaire ne se voit pas comme un mec ordinaire, il se voit comme la star de son propre film » explique Jody Hill. S’imaginer comme une star, là encore ce n’est pas non plus une première dans le cadre du héros comique, sauf que les personnages de Hill n’ont pas cette candeur que peuvent avoir la plupart de ces perdants tentant de devenir des gagnants, comme justement ce personnage de Paul Blart: Super Vigile, ce ne sont pas des hommes pures et immaculés, ce sont des hommes qui refusent avec violence la barrière séparant le fantasme de la réalité.


Le héros de
Eastbound & Down, Kenny Powers, est en ce sens un personnage passionnant. Ancien grand joueur de baseball qui a connu la gloire, Powers, radié après avoir été notamment accusé de dopage, revient dans sa ville natale vivre chez son frère, avant de poursuivre son chemin de croix au Mexique dans la saison 2 puis en Caroline du Sud dans la saison 3. La vie comme un film, Powers ne l’imagine pas : il l’a déjà connue, contrairement par exemple au personnage de Buster Keaton dans Le Caméraman (The Cameraman, Sedgwick & Keaton, 28) qui se fantasmait justement joueur de baseball. Olivier Mongin, dans Eclats de rire: Variation sur le corps comique, écrit :

Voilà ce que raconte ce film, l’histoire d’un individu de rien qui peut enfin se prendre pour un héros, pour une personnalité, pour une vedette, et qui finit par le croire même si cette croyance repose sur une confusion  »heureuse ». 2

 

Chez Hill, tout cela n’est jamais heureux, ses personnages ne sont pas que des corps de burlesque « de rien » et ont un passé. Ils veulent juste tant (re)devenir des héros de film qu’ils en méprisent la réalité – et par là-même deviennent détestables.

A ce niveau-là, Seth Rogen est une incarnation intéressante de l’alter-ego de Hill, car comme l’acteur le raconta lors de la promotion du film, les personnages qu’il joue sont habituellement aimés par le spectateur, biens dans leur peau et choisissant de diffuser l’humour, lorsque le personnage d’Observe & Report se trouve de l’autre côté de la barrière puisqu’il est celui qui crée l’humour, c’est-à-dire la gêne et le ridicule. Les personnages de Hill ne veulent pas faire rire le spectateur, au contraire : ils haïssent sa réalité et l’insultent. Dans The Fist Foot Way nous pouvons voir le héros et sa vulgaire petite-amie dans des instants de quotidien absolument banals, accompagnés « d’amis » qui n’ont clairement aucune envie d’être là mais qui ne sont pas méprisants envers le héros, qui sont juste gênés, comme nous le sommes. La situation se renouvelle dans Eastbound & Down lorsque Kenny Powers dîne avec son frère et sa belle-sœur, nouveaux relais spectatoriels, et n’hésite pas à se moquer méchamment d’eux et des noms qu’ils ont choisi pour leurs enfants, tirés de films populaires que le spectateur pourrait bien apprécier lui aussi. La pathétique nature du héros crée une gêne entre lui et les autres personnages comme avec le spectateur, et de là alors naît le comique, presque nerveusement. Plus tard dans la saison 1, Kenny Powers accepte finalement de mettre de côté son passé de superstar pour apprendre à être « normal », mais il le fait en adoptant la posture du sacrifié qui ne fera qu’accentuer son illusion d’être un héros. Le personnage ne peut voir les choses en face et n’évolue jamais car il refuse en fait coûte que coûte de sortir de « son » film. Cette stagnation est omniprésente chez Jody Hill : tout est toujours déconstruit dès le départ, sans fil directeur, laissant à disposition un quotidien banal que le héros se chargera de maltraiter jusqu’à ce que surgisse l’esquisse d’intrigues cinématographiques. Ici, la vie des personnages est bien arrêtée, leur passé derrière eux, rien ne changera. Où dans les comédies habituelles, tout est encore devant les personnages, se refusant à eux et créant le gag, Hill fait une comédie de l’après-coup. Forcément acerbe.


Cette volonté de mépriser la réalité, de refuser de la voir, pour croire en son propre film, c’est ce qui rend le personnage pathétique mais donc comique, et cela s’exprime souvent de manière très brutale car le monde de Hill reste toujours terriblement réaliste. Lorsque le héros de
Eastbound & Down part enflammer la piste de danse pour impressionner son amour d’adolescence, il n’est capable de le faire que parce qu’il a pris de l’ecstasy et finit par vomir devant elle. Lorsque plus tard ils sont sur le point de faire l’amour, il éjacule dans son pantalon avant de faire croire à la fille qu’il ne veut pas continuer parce qu’il ne veut pas lui faire de mal. Il échoue constamment de manière dramatiquement réaliste. Dans The Fist Foot Way, le héros se bat avec son idole qui a couché avec sa femme, et il n’y a absolument rien de ce qui pourrait s’apparenter au slapstick, rien d’exagéré, d’irréaliste dans le combat. C’est un combat de rue, qui dure longtemps, et que le héros finit par perdre en pleurant. Le héros de Jody Hill pourrait exister, il n’est pas absurde, et celui de The Fist Foot Way est par exemple un prof de taekwondo qui possède des titres, une ceinture noire, de vrais aptitudes, et qui ne sombre pas dans un ridicule burlesque. C’est un personnage réel dans un monde réel, mais parce qu’il ne l’accepte pas et agit comme quelqu’un de détestable en est terriblement drôle. Pourtant, et c’est ce qui fait la grande originalité de Jody Hill, c’est que où nous pouvons rire de quelque chose qui aurait finalement tout pour être triste, nous pouvons aussi rapidement prendre conscience qu’il n’y a avait vraiment pas de quoi rire.

 

  1. Un déterminisme psychologique dramatique

Chez Jody Hill, cette gêne génératrice du comique finit toujours par également créer du drame, comme lorsque dans Observe & Report, nous en parlions en introduction, le personnage de Seth Rogen, Ronnie, est recalé au test d’entrée de la police pour cause de problèmes psychologiques. Lorsqu’un policier lui annonce cette nouvelle, un collègue sort, au beau milieu de la discussion, d’un placard où il était caché, annonçant qu’il s’y était mis parce qu’il s’attendait à ce que tout cela soit drôle (Ronnie n’étant qu’un bouffon pour eux), mais que c’est en fait « plutôt triste ». Si cette scène est dramatique, ce n’est pas parce que Ronnie est refusé, l’échec étant le lot de tous les personnages comiques, mais parce qu’on commence à comprendre qu’il a en fait toutes les raisons du monde d’être comme il est, que le film est empreint d’un déterminisme dramatique inédit dans le cadre du comique. Sont évoqués alors les « special needs » de Ronnie, ainsi que ses problèmes bipolaires qui ont fait fuir son père, et ses pilules qu’il prend en fait depuis le début de film sans qu’on ne l’ait jamais remarqué. Hill nous montre qu’il n’y a en fait pas plus dramatique qu’un personnage qui nous fait rire s’il n’est pas absurde, si ce comique émanant de lui a une source.

Dans The Fist Foot Way, lorsque le héros apprend que sa femme l’a trompé avec son patron, il s’isole seul face à un miroir, se hurlant à lui-même qu’il est quelqu’un de génial (you’re fucking cool) – et de pitoyable (you’re fucking pathetic). C’est une scène cruciale du cinéma de Hill car nous sommes là dans les entrailles du genre, l’endroit d’où provient le comique, un endroit qu’on ne nous montre habituellement jamais; c’est le reflet dramatique du héros comique, avec cet homme qui a bien conscience du fait qu’on rit de lui, sauf que c’est sa vie, et qu’elle est réelle.

 

Dans Eastbound & Down, après avoir éjaculé dans son pantalon, le héros se confie aux autres et tente de faire comprendre les raisons de sa tristesse, mais il n’y parvient pas. Il répète, amèrement, qu’il est très triste, mais ne peut en dire plus, ne peut l’expliquer, car incapable d’être un vrai personnage dramatique, avec cette densité suffisante inhérente au héros de cinéma. C’est un personnage constamment frustré, bloqué, qui voudrait être un grand héros de film, qui croit en être un, mais qui est juste trop tristement réel pour cela.

Dans la deuxième partie d’Observe & Report, Ronnie, après son échec au test d’entrée de la police, cesse de prendre ses pilules : cela lance par conséquent la métamorphose du film, comme un voile levé sur les raisons du comique. Le traitement médical qui contenait Ronnie et créait cette gêne pathétique nourrissant le gag se dilue dans la frustration du réel. Les névroses libérées, le reflet dramatique explose alors le miroir et contamine le film, justifiant le surnom de « Taxi Driver de la comédie » que la presse américaine le lui a donné. Alors lorsque le héros obtient enfin la possibilité de passer une soirée avec sa bien-aimée, il est incapable de voir qu’elle se soûle et se drogue jusqu’à en vomir pour le supporter. Ne voyant en cela qu’un moment romantique avec le personnage féminin de son film imaginaire qui n’est désormais plus contenu dans son esprit, il finit par la violer, ne se rendant pas compte qu’elle est tombée inconsciente. Cette façon de traiter le comique commence peu à peu à se répandre dans l’univers de la comédie américaine, et une série télévisée comme It’s Always Sunny in Philadelphia est également très ancrée dans ce courant, traitant de personnages pathétiques certes très drôles mais dont on apprend au cours des épisodes qu’ils sont autistes, drogués, alcooliques, que leur mère était prostituée ou qu’ils ont été abusé sexuellement. C’est une forme d’humour noir mais qui ne se limite pas au comique de situation et nourrit les personnages. Comiques mais réalistes, ils ne sont seulement des corps mais des âmes, forcément en décalage avec le monde.

L’humour et la tristesse ne sont pas contradictoires. Je pense que la comédie, en général, est plutôt à chier et n’est pas prise au sérieux parce que lorsque ça devient triste, il faut que ça soit « marrant triste », ou quand ça devient violent, il faut que ce soit « marrant violent ». Pourquoi ne pas faire quelque chose de drôle, mais qui soit réellement triste ou effrayant, lorsque le personnage vit des choses difficiles ? Pourquoi ne pas prendre ça sérieusement ?3

 

  Seriously

  1. Un cinéma de la frustration

Lorsque Jody Hill fut mis à l’avant de la scène en 2009 pour cet Observe & Report qui comportait de grandes ressemblances avec la comédie populaire qu’est Paul Blart: Super Vigile, il confia ceci au New York Magazine « J’avais compris que ce [Paul Blart : Super Vigile]serait à chier. Ça m’ennuie qu’à chaque fois que je lis un article, ils parlent de ce film de merde »4. Hill n’est pas un tendre, dit ce qu’il pense et ne supporte pas la comédie populaire : en fait, il ressemble beaucoup à ses héros.

Aussi frustré qu’un Kenny Powers ou Ronnie Bernhardt, Hill tourne des comédies alors qu’il n’y a rien d’autres qu’il semble plus détester. A la fin d’Observe & Report, Ronnie, après s’être fait tabasser par la police suite à une « crise » causée par l’arrêt de son traitement, doit apprendre à revenir à la réalité. Il comprend que celle qu’il aime n’en a que faire de lui et ne vaut de toute façon pas grand chose, mais, de retour dans son centre commercial, il lui faut encore accepter le fait qu’il n’est pas ce justicier régnant sur son royaume comme il aimait le croire, que ce film qu’il imagine n’existera jamais. Dans cette frustration, on retrouve bien entendu celle de Hill, se débattant avec sa propre envie de cinéma et sa définition de la comédie. La dernière scène d’Observe & Report, une course poursuite entre Ronnie et un exhibitionniste terrorisant régulièrement le centre commercial, est probablement à ce jour l’apothéose de sa filmographie. Sublimement jusqu’en boutiste, la poursuite est l’expression d’une irrationnelle et irrépressible volonté de cinéma. Pourtant humilié de tous, Ronnie, jusqu’à la dernière minute du film, refuse toute évolution possible : comédie ou drame, il continuera de rêver son propre film, partant poursuivre cet exhibitionniste qu’il a depuis le début établi comme le grand et terrible antagoniste de sa vie. Derrière cette obstination de Ronnie, c’est évidemment celle de Hill lui-même qui est perceptible. Comme ses héros, rêvant de faire partie des légendes du taekwondo, des pros du baseball ou des policiers, Jody Hill se voudrait être un grand réalisateur dramatique, dans la lignée de Scorsese ou Paul Thomas Anderson, ses idoles revendiquées. C’est autant en avouant son échec à être un auteur dramatique qu’en refusant, malgré tout, d’abandonner, que Jody Hill s’impose comme l’auteur d’une frustration comique face à la réalité.

  « C’est un beau garçon, un gentleman, mais qui est en fait vraiment tordu et malade » raconte Anna Faris à propos de Jody Hill. David Gordon Green, lui, explique que le réalisateur a toujours été un enfant qui avait envie de frapper quelque chose, et qu’il pourrait aujourd’hui facilement lui casser les jambes en deux. Dans Observe & Report, lorsque Ronnie se retrouve dans une impasse, il consulte un de ses amis, discret personnage secondaire, pour comprendre comment il fait pour avoir toujours l’air si tranquille, si reculé, si simplement normal. S’ensuit alors un montage survitaminé où cet ami fait découvrir à Ronnie ses activités secrètes clés de son apaisement : frapper des enfants innocents, boire et prendre toutes sortes de drogues dures. Et c’est finalement ce que fait Jody Hill; tout détruire pour arriver à ses fins et s’apaiser. « La comédie est, pour je ne sais quelle raison, le plus dangereux des cinémas », dit-il.

NOTES

1Hunter Stephenson, « Exclusive Set Visit! HBO’s Eastbound and Down With Danny McBride, David Gordon Green, and Ben Best. (Cameo by Gina Gershon) », 3 décembre 2008 (http://www.slashfilm.com/exclusive-set-visit-hbos-east-bound-and-down-with-danny-mcbride-david-gordon-green-and-ben-best-cameo-by-gina-gershon/).

2Olivier Mongin, Éclats de rire: Variation sur le corps comique, Seuil, 2002.

3Cole Abaius, « Jody Hill Wants Us You To Feel Bad About Laughing », 9 avril 2009 (http://www.filmschoolrejects.com/features/jody-hill-observe-and-report-interview.php).

4Eric Kohn, « Observe & Report Director Jody Hill Wasn’t Too Worried About Paul Blart : Mall Cop », 17 mars 2009 (http://www.vulture.com//2009/03/observe_and_report_director_jo.html).