24 est une série pour laquelle il a toujours été difficile de ne pas éprouver un minimum d’affection. A ses débuts à la fois profondément populaire et patriotique, avec à sa tête le scénariste ouvertement conservateur Joel Surnow, le programme était paradoxalement si novateur, si passionnant dans sa condition théorique et osé dans les conclusions de son récit (notamment la mort de Teri Bauer à la fin de la saison 1), qu’il en allait, en pleine guerre en Irak, jusqu’à séduire les français des Inrockuptibles. Cette neuvième saison, intitulée Live Another Day, n’éveille en nous pas moins de sympathie – car dans un paysage télévisuel complètement métamorphosé, dominé par les séries courtes d’auteurs à la Breaking Bad, Mad Men ou True Detective, 24 et son concept autrefois révolutionnaire se tient là comme un vétéran de la guerre. Comme, oui, une figure dépassée, qui au milieu d’une assemblée de jeunes parvenus dans le vent, sait que son discours lui vaudra des moqueries voire des attaques mais le tient quand même.

   Aussi, le personnage de James Heller, intronisé président mais atteint par la maladie d’Alzheimer, s’avère être une belle incarnation de la série et sait émouvoir, particulièrement lors des premiers épisodes. En effet, voir celui-ci par exemple réviser son discours pour convaincre le parlement anglais, terrifié d’être incompris et de ne plus savoir toucher les gens, sonne juste. La série, obsédée par le temps et son écoulement dans sa nature même, paraît se questionner quant à son combat, irrémédiablement vain – elle paraît admettre qu’elle n’est pas la série qu’elle a autrefois été. « Mais je parlerais avec le cœur, et ils me comprendront », s’obstine néanmoins Heller. Nous étions prêt à le suivre. Malheureusement, de « cœur », ce Live Another Day s’avère rapidement en être privé…

Extrême bon

   On distinguera, en terme de qualité, les six premiers épisodes des six derniers. Le début de saison, qui oscille entre le moyen voire le bon (le 1, le 2, le 4 et le 6) et le très mou du genoux (le 3 et le 5), a cet intérêt, malgré tout, de ne pas fondamentalement se tromper sur la nature – et le cœur – de 24. Sans génie, la série orchestre bien les divers arcs narratifs séparant Bauer, Heller, O’Brian et la C.T.U., jusqu’à parfois tracer quelques beaux parallèles lors de certains split-screens. Le season premiere, par exemple, est proche de raviver la flamme en plusieurs occasions, notamment avec ce teaser inhabituel (faisant que le classique « events occurs in real time » n’intervient qu’au bout de six minutes), conçu en fait pour prolonger la mise en abyme de la fin de la saison 8 où Bauer, parce que devenant fugitif, s’extrayait des radars et du cadre ; ici, en effet, l’on entre dans l’histoire précisément parce que Bauer vient d’être « capté » par les agences à sa recherche. On se félicite, également, de retrouver Tate Donovan de The O.C. et Damages, qui, avec cette lueur dans les yeux toujours douce mais dérangée, est un bel acteur très propre à 24 ; quant à Yvonne Strakhovski, utilisée comme relais spectatoriel, il faut lui reconnaître qu’elle parvient à se libérer, au fur et à mesure, de ses insupportables prestations dans Dexter.

   De ces six premiers épisodes, néanmoins, le doute déjà survient. A l’image de l’épisode 4, riche en action mais beaucoup trop maîtrisé, la série rejoue ses gammes avec plus de maîtrise que lors des trois saisons précédentes, mais manque d’une folie qui elle avait toujours été présente. Le compositeur Sean Callery, d’ailleurs, illustre bien cet état de fait lorsque dans ce même épisode 4, il convoque, sans la moindre variation aucune, la musique de l’un des plus beaux moments de la série – la fin de la saison 4 – pour accompagner la séquence où l’agent Morgan « arrête » Bauer au nez et à la barbe de l’unité d’élite. Le problème, en fait, est simple et se résume ainsi : la beauté de 24 a toujours tenu dans sa poésie de l’épuisement et de la démesure. Soit la folie du chrono, de l’éternel retour, de la journée qui se referme là où elle avait commencé, avec le soleil refaisant son apparition ; 24 est grande lorsqu’elle trouve, comme les sportifs, le second souffle ; lorsqu’elle se plonge dans la répétition, dans l’obsession, jusqu’à la mort, jusqu’à l’absurde, jusqu’à la perte de son identité.

   Or ce format de 12 épisodes, s’il permet certes d’affiner la qualité du programme quelque peu chaotique des dernières saisons – et aux scénaristes James Hellerien de réviser patiemment leur discours –, prive précisément 24 de son cœur. Et ce vétéran de guerre dont nous parlions, si sympathique, finit par inspirer notre pitié lorsqu’il tente malgré tout de mimer le format des jeunes séries à la mode : lorsqu’il en oublie, en fait, que le message, c’est le média : que son fond a toujours été sa grandeur, sa monstruosité, ses immenses trous d’airs, pour que de manière ultime, le récit semble, comme le héros, s’essouffler, trébucher, s’abandonner. Le message de 24, oui, c’était la Fox, c’était celui d’une époque, d’un certain format arrivé en bout de course – pas d’un nouveau modèle arrivé à son apogée avec True Detective. Tous les grands moments de 24 sont nés non pas de la maîtrise auteuristique, mais d’une impasse chaotique, d’un récit devenu impossible à écrire. Que ses plus beaux épisodes n’aient jamais été ni les premiers ni les derniers d’une saison, mais au contraire ceux plongés dans la lourdeur et la difficulté d’un troisième arc narratif – les épisodes 15 à 20 furent souvent excellents – en est une preuve redoutable.

   En somme, 24, c’était la série dans tout ce qu’elle n’a plus rien d’actuel ; une série-monstre, sans grand architecte, sans pause pour prévoir les détours et retournements ; la série anti-littéraire, qui savait qu’elle partait de l’échec, qu’elle finirait dans l’échec, qu’elle échouerait à être ce qu’elle voudrait être, et n’était dirigée que par personne d’autre que le rythme infernal et carnassier d’une chaîne. C’était la série tout sauf souverainiste à la True Detective défiant avec une morgue bien naturelle le cinéma et la littérature. C’était ce que ce que tous les nommés aux Emmys, aujourd’hui, ne veulent profondément pas être, et ne sont en fait plus : une série. Une roue tournant sur elle-même.

   Aussi, ce Live Another Day, parce qu’il manque paradoxalement d’échecs, parce qu’il tente même de les éviter à tout prix, ne semble jamais en mesure d’accéder à la toute brillance de 24, celle qui transpirait et qui n’en pouvait plus ; c’est-à-dire une balle dans la tête de Ryan Chappelle, c’est-à-dire une effusion totale et inattendue, seul, dans une voiture, c’est-à-dire le sacrifice d’un innocent et de sa seule relation encore véritable avec une femme pour obtenir des informations d’un ressortissant chinois, sans même un regard pour l’autre. Il n’y a malheureusement dans cette demi-journée aucun de ces moments.

 

   Sans embrasser donc entièrement la cause du programme, Live Another Day se présente rapidement à nous de manière pragmatique, avec cette ambition de représenter, en douze points, la neuvième tragédie d’un héros. De ce point de vue-là, les six derniers épisodes s’avèrent un échec cinglant et constituent la plus grande déconvenue de la série. Pourquoi ? Parce que, assez vite, Jack Bauer – et avec lui, Kiefer Sutherland, bien à la peine – s’avère être ce que cette saison a de plus mauvais. « I hate these people so much », explique Bauer à Kate Morgan pour justifier sa torture, dans un hôpital, sur la fille de Margot El-Harazi1. La phrase est si risible, si manichéenne, qu’initialement il est naturel de la prendre avec le sourire, de préférer l’attribuer à une faute de goût passagère. Le problème, malheureusement, est plus profond – car cette phrase va s’incarner, à partir de cet épisode, dans chaque situation jusqu’à la fin. En fait, face à un personnage devenu quasiment impossible à écrire, qui a tout vu, tout fait, tout perdu – soit une espèce de statue de marbre sur laquelle glisse tout développement émotionnel ou allégorique –, les scénaristes opèrent le pire développement possible.

   En effet, ils traitent bel et bien l’extrémisation du personnage, impossible à ignorer suite à la fin de la saison 8 – aussi, Bauer balance des droites gratuites ou jette des ennemis hors d’état de nuire par la fenêtre – mais se refusent à lui ôter sa condition de héros (puisque Bauer, profondément, s’en prend toujours au mal « qu’il déteste tellement »). Très rapidement, cette volonté de maintenir en vie cette contradiction témoigne d’une vision de la morale biaisée, laissant sous-entendre que la détermination du bien et du mal par un personnage ne peut être interferée par sa propre morale et ses propres agissements – comme si le bien et le mal ne dépendaient pas de la perception humaine et existaient donc, immanents, allant de soi, captables a priori. Bref, la série, à tenter à la fois de protéger Bauer tout en admettant sa violence, se retrouve à tourner en rond, à nier sa propre nature (la folie profonde de son personnage). Pour la première fois, la série devient moralement douteuse, puisque ce n’est plus Bauer mais la perception même de Bauer qui n’est plus honnête en sous-entendant que la définition du bien et du mal est un processus distinct du point de vue – pourtant ici envahi par une folie incontestée.

   Bien sûr, on pourrait alors retourner le problème à l’envers : énoncer que 24, série d’action, n’essaye précisément pas d’être Mad Men ; qu’elle ne flirte pas avec le concept à la mode du anti-héros et nous livre un pur héros qu’elle ne questionne pas, et ce comme elle l’a toujours fait – or ce serait une erreur. Au contraire, le conflit au cœur de 24 a toujours été d’interroger le bien-fondé des agissements de Bauer, profondément incontestable dans un cadre politique mais terrifiant d’un point de vue humain. Et on retrouve bien, dans la disparition de ce conflit, la patte du scénariste Manny Coto, ici showrunner, et qui opéra exactement la même pirouette pour « sauver » Dexter lors de son passage sur la série de Showtime – soit approfondir la folie et la violence sans jamais questionner le fait que son personnage puisse cesser de déterminer le bien du mal2. Pour Coto, clairement – qui a déjà expliqué traiter Bauer comme il traitait Dexter – le bien et le mal ne peuvent être admis comme un conflit intérieur (cela serait trop dangereux et exigerait de la série qu’elle assume sa noirceur et les actes de ses personnages – soit, donc, les conséquences même du récit) : non, le bien et le mal sont en tant que tels, et Bauer et Dexter, aussi extrémistes soient-ils, les connaissent. Or un grand récit, comme un grand héros, est quelqu’un qui doute, en permanence, d’être mauvais. Et c’est précisément lorsque 24 nous laissait à douter des choix de Bauer, qui opérait souvent le mal pour faire prévaloir un plus grand bien, que la série était inoubliable.

   Aujourd’hui, Bauer est bon. Bon, et extrémiste dans le bon – donc très bon. Il est même, pourrait-on dire – comme lorsqu’il fait preuve d’assurance et de prétention (« ferme-là », « ne me dis pas quoi faire », etc…) – d’un bon « décomplexé ». L’épisode 10 en est peut-être le plus bel exemple, puisque lorsque Bauer se retrouve dans la salle d’interrogatoire face à Steve Navarro, celui-ci est volontairement écrit avec exagération comme un homme insupportable, dénué de raison et juste là pour titiller Bauer dont on sait qu’il finira par lui en « foutre plein la gueule » : c’est 24 qui se gargarise d’elle-même et de son bien-fondé. De la même façon, lorsque Kate Morgan attaque Navarro et que Bauer doit intervenir, si l’on croit au départ retrouver une scène ambiguë où Bauer devrait s’en prendre au bien pour faire prévaloir ses objectifs (tirer sur Morgan car il faut que Navarro survive), Navarro craque… et l’on comprend que Bauer et Kate étaient de mèches. Comme si 24 jouait à 24 mais n’osait plus l’être.

   Oui, où sont donc passées ces séquences tragiques, cornéliennes, où Bauer, par exemple, devait laisser le mari d’Audrey mourir ? Où est ce Charles Logan de la saison 5, qui ne se démontait pas devant Bauer, le regardant droit dans les yeux, suffisamment courageux pour ne rien lui dire, suffisamment courageux pour se montrer à sa hauteur ? Où est ce mal sensible et concret que Bauer devait faire régner (celui des hommes bons mourant devant nos yeux) pour obtenir le triomphe d’un bien beaucoup plus abstrait (celui d’un pays, intangible) ? Dans Live Another Day, la violence de Bauer est non seulement devenue, plus que robotique et terriblement rationnelle, gratuite, mais aussi constamment exercée contre une forme de mal incontestée. En somme, la série, prétendant admettre l’extrémisation de Bauer, fait croître sa violence mais ôte parallèlement tout questionnement quant à ses cibles – il ne reste alors plus qu’une une succession de scènes où l’on se gargarise des coups de sang de Bauer, extrémistes dans le bien immanent. Comme dans Dexter, le récit se fige, terrifié d’avoir à admettre le monstre que son personnage a été contraint de devenir, après une répétition surréaliste d’épreuves – terrifié de nous laisser voir son propre mal. Comme dans Dexter, on finit par haïr le héros.

 

   Reste ensuite le season finale, probablement l’épisode le plus déséquilibré sur les douze, détenteur autant des meilleurs moments de la saison que des pires. Car le conflit initial, naturellement, nous réjouit : il faut enfin sacrifier le bien pour le faire prévaloir dans une plus grande généralité (aussi, Bauer n’a pas d’autre choix que de laisser Kate Morgan sauver Audrey). La mort de celle-ci, néanmoins, pose un plus gros problème. Non pas parce que le ressort de tuer la femme aimée de Bauer se fait vieux – que Morgan, à l’inverse, parvienne à la sauver aurait conclu les arcs narratifs des uns et des autres de manière trop facile, et on pardonne en ces instants à la série de se répéter tant elle a déjà vécu – non, l’immense erreur de la série se joue, encore une fois, dans la réaction de Bauer. Effectivement, lorsqu’il apprend la nouvelle de la mort d’Audrey, une belle impossibilité se pose : craquer, il l’a déjà fait. Que reste-il d’autre à dire, à vivre, à montrer, pour lui comme pour la série ? L’idée, finalement, d’un abandon, voire d’un suicide, paraît se poser le temps d’un beau flottement. Mais non : le comportement sera simplement le même que dans la saison 8. Exactement, ou presque – car alors que dans la saison précédente, il franchissait les frontières de la morale en s’attaquant à des possibles innocents, ici la situation est parfaite puisqu’il a de la chair fraîche – chinoise et désireuse de déclencher la guerre – à disposition. Bauer fait alors exactement ce qu’il a toujours fait depuis le début de ce Live Another Day : il s’extrémise dans le bien et s’y complaît dans sa sauvagerie.A la machette et au sabre. Ici, 24 n’a jamais été aussi mauvais ; c’en est même à vomir. La seule chose qui aurait pu être belle, dans ce déchaînement de violence, c’est si il avait été opéré alors que Bauer était précisément en passe de mourir, seul contre tous, plus que jamais au bord de l’échec, quasiment déjà condamné… c’est si c’était précisément cette rage qui était venue le sauver. Comme si, oui, Bauer avait besoin de la tragédie comme d’une essence pour gagner. Cela est effleuré mais jamais véritablement assumé.

   De ce finale, néanmoins, on retiendra aussi de beaux instants. Principalement en fait toutes les réactions à la mort d’Audrey – exception faite, évidemment, de celle de Bauer. Les plans de Kate Morgan, face au trépas de la dernière chose qu’aimait l’Homme Bon, ont une certaine force ; mieux, l’annonce à Heller, faite avec une vraie beauté, qui voit le président s’évanouir et, par conséquent, le visage de Bourdreau se figer, touche une corde. Le discours, également, de Heller – décidément la véritable âme de cette saison – sur son oubli à venir, qui emportera même la mort de sa fille, apporte une abstraction, dans cette série folle sur le temps, plutôt belle. Enfin, la toute dernière séquence a l’intelligence d’être aussi parfaitement logique que douce. Le « you’re my best friend » de Bauer à Chloé, autant touchant de par le fait que Bauer nie comme un enfant ne pas avoir d’amis (puisque Chloé ne lui avait pas dit qu’elle était sa meilleure amie mais sa seule amie) que dans sa volonté de dire à Chloé qu’il l’aime (après tout, elle est bien la seule femme de son entourage à avoir survécu, exception faite de sa fille), est particulièrement tendre.

Concept

   Aujourd’hui, il est difficile de prédire l’avenir de 24, qui reste une marque forte pour la Fox, aux audiences convenables et importable dans le monde entier, mais s’appuie sur un budget élevé et un acteur – Sutherland – pas forcément désireux de continuer l’aventure. Il est en tout cas marquant de constater que ce dernier, qui avait toujours attribué la réussite de 24 à son concept et espérait que la série se prolonge sans Bauer, ait finalement accepté de rejoindre ce Live Another Day où c’est précisément Jack Bauer qui a survécu au concept. Peut-être se trouve aussi là, en quelque sorte, la signification de compteur silencieux, à la fin du tout dernier épisode, et ce alors que la séquence ultime ne voit aucun personnage perdre la vie : parce que Live Another Day, à défaut de ne jamais ressusciter 24, n’a jamais cherché qu’à libérer – bien piteusement – Jack Bauer de son fardeau. En somme, avouons-le : le dernier exploit de Bauer (peut-être le plus grand de tous) a été de survivre à 24 elle-même. D’aller jusqu’à tuer son concept. Probablement aurait-il été préférable que cela soit l’inverse…

 

NOTES

1Épisode 7.

2Voir nos deux critiques de la saison 7 et 8 de Dexter pour plus d’approfondissements :

http://yesfuture.fr/dexter-morgan-ne-perd-jamais-retour-sur-une-saison-7-ecoeurante/

http://yesfuture.fr/dexter-saison-8-la-mort-enfin/